Kessel

Cette diversité en chacun de nous

Ne développons-nous pas une qualité particulière de regard lorsque nous ne nous spécialisons pas « trop », c'est-à-dire lorsque nous restons capable de nous impliquer dans ce qui nous importe sans sacrifier tout le reste ? C'est la question que je me pose depuis quelques temps.

L’élan du monde
2 min ⋅ 07/10/2024

Je ne veux pas dénigrer les parcours remarquables de certaines et certains d'entre nous. Pas plus que je ne souhaite remplir de désespoir toutes celles et ceux qui consacrent douze heures par jours, six ou sept jours par semaine à leur laboratoire ou leur entreprise. S'ils parviennent ainsi à créer de la richesse, comme on le prétend souvent, et si celle-ci leur paraît suffisamment chargée de sens pour eux et les autres, peut-être que leur choix (quand ils ont la chance que c'en soit vraiment un) est hautement pertinent. Dans leur cas.

Ma question est plutôt : pourquoi donc en faire un modèle ?

Combien de chansons, combien de films, de discours et de romans mettent en scène des figures de héros parvenus au sommet de la gloire grâce à leur endurance et leur capacité particulière à reléguer les sentiments au second plan, du moins ceux qui n'alimentent pas leur désir de succès ?

Pourquoi la valeur de notre démarche serait-elle moindre quand elle laisse toute leur place aux sentiments dans un large éventail de domaines ?


Migration, Aquarelle sur papier recadrée et retouchée, 29,7/42 cm,

septembre 2024

Nous sommes tellement imprégnés d'une notion d'identité faite d'un seul bloc que nous la réduisons tristement à quelques aspects : notre âge, notre genre, notre éventuel métier et notre éventuelle famille.

Au point où, en règle générale, c'est avec ces repères qu'on se présente ou qu'on demande aux autres de se présenter. À la question « Alors, toi, tu fais quoi dans la vie ? » nous allons avoir tendance à répondre « Je suis couturière et j'ai deux enfants ».

Sauf, si bien-entendu, on n’est pas plus couturière que mère. Mais pourquoi ne répondons-nous pas : « Oh la ! Quelle vaste question ! Je vis avec mon amoureux et nos deux filles. Je m'intéresse pas mal à l'astrophysique, j'aime bien la mécanique, j'aime aussi aller au cinéma, j'adore me baigner, je fais une thérapie depuis un bon moment déjà, d'ailleurs ma thérapeute commence à en faire une déprime, je milite dans un groupe écoféministe… et je suis aussi couturière » ?

Ne sous-estimons pas la dimension multiple et chatoyante de nos besoins et de ce qui nous constitue ?


Là ! Aquarelle sur papier recadrée et retouchée, 29,7/42 cm, septembre 2024

Consacrer une très grande partie de sa vie à un seul domaine a évidemment ses avantages. On devient spécialiste, expert, ce dont la collectivité peut tout-à-fait avoir besoin.

Mais n'est-ce pas aussi essentiel d'avoir parmi nous des généralistes, des personnes qui peuvent se sentir liés à leur métier et bien davantage encore à leur vie affective ?

Nous sentons-nous rassuré devant une personne qui, manifestement a pris depuis longtemps l'habitude de reléguer dans un ténébreux arrière-plan ses sentiments et ses émotions ? Si cet expert connait bien son domaine comment peut-il le relier aux multiples autres aspects de l'existence en les connaissant si mal et en leur accordant si peu de valeur ?

S'intéresser aux dynamiques du vivant, entretenir son logement ou son jardin, s'engager pour une véritable démocratie, donner un coup de main à celle ou celui qui en a besoin, être présent pour ses proches, enfants, parents, conjoints, amis, parler de soi dans un climat de confiance, comprendre l'autre dans toute sa différence, être disponible à notre existence, tout cela demande un temps considérable.

Consacrer l'essentiel des nos nuits et journées à nous entraîner à « être le ou la meilleur.e » dans tel ou tel domaine peut paraître admirable mais n'est-ce pas plus enviable encore de délaisser cette course parce qu'on refuse d'y abandonner une bonne part de notre humanité ? Parce qu'on refuse d'y délaisser celles et ceux qu'on aime ?


Cet instant, Aquarelle sur papier recadrée et retouchée, 29,7/42cm, septembre 2024

Ne serait-ce pas cette humanité qui manque aux décisions les plus fondamentales dans nos sociétés dîtes évoluées du capitalisme finissant ?


Est-ce vraiment raisonnable de valoriser autant les parcours de vie fondés sur une forme d'indigence affective liée à une coupure du réel dans toute sa diversité, une coupure permettant une extrême spécialisation, dont l'utilité reste souvent à prouver ?

Ne serait-il pas opportun d'accorder à l'inverse toute notre estime, et même notre admiration, pour toutes ces personnes qui n'ont pas nécessairement eu la chance d'accéder à des métiers gratifiants mais ont su par ailleurs cultiver leur amour de la vie ?

Ne pourrions-nous, sans prétendre aux connaissances et savoirs-faire des spécialistes, reconnaître davantage la qualité et l'intérêt de nos divers besoins et centres d'intérêt ?

Ne pourrions-nous valoriser davantage le fait de garder une attention ouverte et un goût pour la diversité du vivant ?

*

Je vous souhaite une douce entrée dans l’automne !

Exceptionnellement, cette lettre ne se termine pas par un poème

Le poème

c’est votre diversité dans votre unité

*

À bientôt

Olivier

L’élan du monde

Par Olivier Belot

L’élan du monde est une lettre d’artiste qui soutient la possibilité et la nécessité de l’épanouissement individuel et collectif.

Je suis artiste, je pratique maintenant essentiellement l’aquarelle, je compose des petites installations proches de la sensibilité wabi-sabi et j’écris. Après mon diplôme des Beaux-Arts, j’ai exposé en France et à l’étranger. J’ai fait ça quelques bonnes années, puis j’ai espacé les expos. Je ne parvenais pas à mener tout de front : les expositions, mon travail d’artiste, mon gagne-pain, ces seuls trois domaines nécessitaient trop de temps pour être tous menés à bien. Je crois que cette expérience est malheureusement très banale chez les plasticien.ne.s.

Je co-anime avec Béatrice Belot Le Deley, mon épouse, l’Atelier des prés, un espace de ressourcement créateur dans le Grand Est. J’essaie aussi de contribuer à une forme modeste de militantisme joyeux, à l’échelle locale, parce que je pense que c’est, là aussi, que nous avons besoin d’agir.

L’élan du monde propose chaque mois des images et des mots qui soutiennent la possibilité de s’épanouir et s’émanciper, individuellement et collectivement et qui propose des pistes pour déconstruire le fatalisme, par l’analyse, la sensibilité, la créativité et la confiance en notre nature. Notre nature humaine et la nature à laquelle nous participons.

Avec suffisamment de lucidité quant à nos penchants destructeurs mais aussi d’amour pour la vie libre et fluide.

Je conçois donc cette newsletter plutôt comme une lettre d’artiste qui prend le parti d’une approche plurielle, nourrie d’art, de philosophie, de politique, de poésie, de psychologie, de sociologie, de spiritualité, d’anthropologie et de toute autre approche permettant en effet de soutenir un épanouissement individuel qui va de pair avec l’émancipation collective et les manières de tisser des liens, riches et fertiles au vivant en nous, et hors de nous, ce vivant qui nous traverse, cet élan.

Instagram : _olivierbelot_

Instagram de l’Atelier des Prés : latelierdespres

Les derniers articles publiés

Place au bonheur !

par Olivier Belot   ⋅  06/10/2026 5 min

Quelle espace réservons-nous à la joie ?

Responsabilisons-nous : jouons ensemble ! 

par Olivier Belot   ⋅  01/09/2026 6 min

Comment jouer pourrait relever les défis sociaux, écologiques et existentiels ?

La merveilleuse disponibilité à la vie

par Olivier Belot   ⋅  04/08/2026 7 min

Ah, l’immense plaisir de se sentir simplement disponible à la vie ! N’est-ce pas ce que nous trouvons, dans le meilleur des cas, durant nos vacances ? N’est-ce pas ce que nous cherchons ? Mais pourquoi cette aisance semble-t-elle si rarement partagée dans nos sociétés ?

L’incessant retour du désir poétique & politique

par Olivier Belot   ⋅  07/07/2026 8 min

Devant les temps sombres et préoccupants, réouvrons le champ des possibles 

Réintroduire le sensible dans l’action

par Olivier Belot   ⋅  02/06/2026 6 min

Dans quelle mesure restons-nous présents à nos perceptions sensibles lorsque nous faisons quelque chose ?

Politique : sensible à soutenir

par Olivier Belot   ⋅  05/05/2026 6 min

Plaidoyer pour une parole partagée 

Créer les conditions de créer

par Olivier Belot   ⋅  07/04/2026 4 min

Les ateliers d’expression créatrice, un exemple de dispositif ouvrant le champ, si sensible, des possibles.

Quand les « je » s’accomplissent, les « nous » se réjouissent !

par Olivier Belot   ⋅  08/03/2026 2 min

Notre époque part du principe qu’il va de soi de se comparer les uns aux autres. De cette comparaison, une hiérarchie devrait s’établir clairement. En théorie, celle-ci partirait du sommet doré d’une échelle comportant des milliards de niveaux - puisque nous sommes des milliards d’humains - pour arriver tout en bas… aux places les plus fragiles.

S’émanciper d’un conditionnement pervers

par Olivier Belot   ⋅  03/02/2026 4 min

Cette lettre invite à éveiller notre vigilance devant la culture sociopathe du capitalisme. Et à reconnaître la puissance des cultures du lien.

Exercices de sollicitude pour un monde partagé

par Olivier Belot   ⋅  06/01/2026 7 min

Et si on célébrait la diversité ? Et si on célébrait le monde ?