Cette lettre invite à éveiller notre vigilance devant la culture sociopathe du capitalisme. Et à reconnaître la puissance des cultures du lien.
Il y a quelques jours, je lisais, dans la salle d’attente d’un ostéopathe, l’importance primordiale de la structure corporelle sur la santé.
Après avoir parcouru cette présentation, ouvrant mon journal à la page d’un article qui explore les liens entre psyché et politique, je suis tombé à ma surprise sur ces phrases : « la fascisation, ça commence par des structures. Ce sont, par exemple, les structures d’un État colonialiste […] qui permettent de massacrer ou humilier certaines catégories d’humains1 ».
Cette étonnante coïncidence a affuté ma curiosité : apparemment, la douleur physique qui m’avait amené à ce lieu de soin et notre inquiétude commune devant la banalisation grandissante de l’idéologie fasciste (qu’on pouvait croire, il y a encore quelques temps, largement révolue), trouvaient leur source dans un même phénomène : la structure. Celle de mon propre corps pour mes douleurs personnelles et celle de notre corps social pour nos souffrances collectives.
Notre cousine Sandra (Lucbert) et cousin Frédéric (Lordon) - à l’origine de cet article - expliquent que les structures à la fois sociales et historiques autorisent certaines pulsions qui peuvent donner lieu à des comportements qu’on peut qualifier sans trop de risque de sociopathes. Ces structures sociohistoriques « favorisent la trajectoire de certaines structures psychiques - celles qui sont les mieux disposées à exercer ces autorisations, avec d’autant plus d’allant qu’elles reçoivent tout l’aval d’un ordre de domination. On peut donc aller jusqu’à dire que les structures sociales sélectionnent les structures psychiques qui leur sont adéquates ».
Il me semble que ce que Fred et Sandra nomment structure correspond à l’armature dont parle Elsa (Cayat)2 .
Leurs lectures sont complémentaires. Écoutons Elsa : « le système, c’est l’armature de la société, de la politique et de l’économie, les préjugés sur lesquels reposent les lois, les valeurs et les normes mises en circulation. C’est en quelque sorte la condition de l’homme moderne, l’homme poussé à passer hors de soi par l’impératif de rentabilité et de performance ordonné par une autorité d’autant plus oppressante qu’elle est désincarnée. C’est l’argent, non seulement comme bien, mais aussi comme mesure de ses propres valeurs, comme système faux qui condamne à passer à côté de soi. »
Plutôt que questionner les normes, le monde et sa propre existence, on « réduit l’homme à s’automatiser, à se fuir de l’intérieur et à s’accrocher à l’extérieur. Aux cadres, aux règles, aux normes, aux traditions ».
« Au lieu d’élever vers la liberté, on pousse à se réfugier dans ses peurs, à s’agenouiller devant les autorités fantasmées et prétendument incontestables ».
Ainsi, notre monde favorise l’émergence des pervers - à des positions dominantes donc - et pousse la majorité des humains à se réfugier, par la peur, dans de sombres fantasmes délirants et des normes stériles. Notamment l’obéissance et le retour à l’ordre devant toute pensée un tant soit peu libre et devant des militants et courants politiques d’émancipation - qui eux ne seraient soit-disant animés que par le goût du désordre et des dynamiques terroristes.
Pour nous empêcher d’être lucides, pour nous empêcher de devenir conscients de ce cauchemar - devenir pervers ou obéir aux pervers - le capitalisme nous offre la consommation-consolation ou encore, pour la pratique de l’ultra compétition… celle qui favorise et valorise la perversion.
N’hésitons pas à le répéter, cette structure - ou armature sociale - confie le pouvoir à des pervers et l’obéissance à une majorité. Elle invite à admirer ces pervers comme s’ils étaient dignes de confiance, à abandonner notre humanité, s’éloigner de notre sensibilité, reléguer notre capacité à questionner, notre capacité à faire ce sens, à vivre libre et à élaborer une liberté partagée.
Entraide parmi les fleurs Aquarelle sur papier, 30/40 cm, janvier 2026
« Nous voici au cœur du sujet, précise Elsa, celui d’une société qui s’étouffe en avalant les normes auxquelles elle se force à croire, s’empêchant tant de s’aimer elle-même qu’aux membres qui la composent de s’aimer entre eux ».
Ne soyez donc pas étonnés si dans votre entourage proche ou lointain, certaines personnes peu portées à l’empathie, accédant à des postes à haute responsabilité, vous expliquent que rien ne peut exister hors du capitalisme, pendant que d’autres se retrouvent sans cesse à devoir produire des bricolages existentiels plus ou moins saugrenus ou inventifs pour tenir, survivre ou simplement rester en bonne santé physique et affective.
Fred et Sandra en viennent à poser cette question :
Comment la stratégie capitaliste qui use du chantage au désinvestissement à la moindre contrariété et « qui permet non seulement de tout exiger mais aussi de tout obtenir, aurait-elle pu ne pas avoir de retentissements considérables dans les têtes de capitalistes ? »
Et, peut-on rajouter, dans toutes les têtes.
Deux exemples éloquents rapportés par Sandra et Fred :
Vous avez probablement vu cette vidéo montée par une intelligence artificielle, reprenant la bande originale du film Top Gun avec, « aux commandes du légendaire F-18, Monsieur Trump en personne, costumé tout pareil que Tom - au casque près : lui, c’est une couronne qu’il porte sur la tête ». Survolant une manifestation - qui avait réellement eu lieu avec sept millions de manifestants pour le No Kings Day - « le King » larguait « des salves d’excréments sur les contestataires ».
Sandra et Fred expliquent que « la vidéo a laissé tout le monde sans voix » sauf pour répéter « il est fou », mais sans personne pour l’expliquer.
« Personne, affirment-ils, sauf Mélanie Klein. Quiconque l’a lue n’a pu manquer de reconnaître en ce roitelet déféquant sur la cause de ses déplaisirs ce qu’elle nomme la position schizo-paranoïde du nourrisson, c’est-à-dire le moment de la construction psychique où le nourrisson se vit comme omnipotent et source de tout ce qui lui arrive de bon, pour n’envisager alors l’extérieur que sous l’espèce d’une agression à détruire. À détruire, mais comment, lorsqu’on est un si petit machin, pas même capable de s’alimenter seul ? Le nourrisson ne connaît qu’un moyen : son caca ».
Quant au président français, il n’est pas en reste. Lorsqu’il dissout l’Assemblée Nationale en juin 2024, il se justifie en arguant « je leur ai balancé une grenade dégoupillée dans les jambes ».
Sandra et Fred poursuivent : « Les actes de Monsieur Macron, ses innombrables déclarations - provocations ou contrevérités -, tout relève de cette logique que la psychanalyse appelle perversion : il ne lui est pas soutenable d’éprouver un désarroi. De là, deux mécanismes que ces mandats nous on fait expérimenter jusqu’à la nausée : dénier tout échec de ses entreprises, tout démenti infligé à ses volontés ; plonger les autres dans la détresse et l’incompréhension pour s’en préserver lui-même ». Fussent-ils des millions.
« Sa cote de popularité tomberait-elle à 0 % qu’il n’y verrait aucune raison suffisante de démissionner : ce serait bien plutôt un encouragement - shoot de jouissance ».
Sandra et Fred invitent donc à comprendre « toutes les forces à l’œuvre : c’est-à-dire celles de toutes les structures. Les structures sociales en premier lieu, mais relayées par les structures psychiques qui leur sont adéquates ». Enfin, ils en appellent à une « force oppositionnelle aussi massive que radicale ».
Dans cette force d’opposition, j’entends, venu des montagnes mexicaines, le non auquel nous invitaient notre cousin Marcos et ses amis révolutionnaires indigènes et zapatistes :
« Un non sans conditions et sans mais.
Un non sans demi mesure.
Un non sans tache de gris.
Un non avec toutes les couleurs du monde3 ».
Un non contre ces structures mortifères.
Et un oui à la pensée et la sensibilité
Un oui à la justice sociale et environnementale
Un oui à la santé psychique, physique et écologique.
Un oui à l’organisation et la reconnaissance d’un monde équitable et désirable pour l’ensemble des vivants.
Un monde où vivre Aquarelle sur papier, 30/40 cm, janvier 2026
La force dont nous avons besoin est politique et existentielle.
Elle se développe dans le monde social et dans le monde intime, tous deux traversés par des affects, des sentiments, des sensations, des émotions, des pensées qui s’incarnent dans des paroles et des actes. Des gestes qui œuvrent dans le sens de la vie, qui établissent des relations d’attention à l’autre, à la Terre, au monde, à la vie, et qui reconnaissent que la vie ne peut être maîtrisée, qu’elle est un perpétuel changement impliquant l’incertitude.
Pour parvenir à connaître le bonheur malgré cette incertitude nous pouvons cultiver la vigilance, l’empathie et la présence.
Dans l’intimité et le collectif, nous pouvons exercer notre vigilance et densifier notre présence, à nous-mêmes, à l’autre et au tout autre. C’est de là, je crois, qu’advient un plaisir qui tient à la fois de la puissance et de la vulnérabilité : l’amour.
Il me semble que lorsque nous nous engageons de cette façon nous devenons capables. Capables de réouvrir l’espérance avec des perspectives heureuses, qui permettent d’affirmer et sentir que, voilà, c’est cela que nous désirons et c’est cela à quoi nous nous organisons : participer collectivement à un monde élaboré et soutenu par une structure d’écoute et d’empathie. Cette empathie la plus banale, celle qui, malgré nos aveuglements, tient le monde des homo-sapiens entre eux et avec les autres vivants depuis 300 000 ans et celle qui peut le rendre désirable et heureux.
Il me paraît important de rappeler que cette force, en tant que mouvement politique, vient d’une approche de la vie largement partagée, partout à chaque instant, des gestes les plus intimes aux plus communs et que c’est une nécessité pour notre monde de se structurer autour de cette approche.
Ayons l’audace de rappeler que, d’une manière souvent invisibilisée par les fabricants de l’Histoire, cette force a su, par sa puissance et sa robustesse, nous préserver des pulsions destructrices jusqu’à ce jour. Et qu’elle doit aujourd’hui s’affirmer culturellement et se structurer politiquement.
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Froid, froid, froid
Ah, la chaleur d’un feu !
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Je vous souhaite un mois de février riche de vigilance, d’empathie et d’engagement
À bientôt
Olivier
Sources
1 De MM Trump et Macron aux gendarmes de Sainte-Soline, Psychés débridées pour capitalisme déchaîné, Frédéric Lordon et Sandra Lucbert, Le Monde Diplomatique, Janvier 2026
2 La capacité de s’aimer, Elsa Cayat, Éditions Payet & Rivages, 2015
3 Calendrier de la résistance, sous-commandant insurgé Marcos, Les livres de la jungle, Éditions de l’éclat, 2023