Et si on célébrait la diversité ? Et si on célébrait le monde ?
« Dans les langues romanes, le mot mundo, mondo, monde est dérivé du latin mundus. Comme le grec kosmos (belle totalité harmonieuse), le mot latin a le sens d’un tout, bien disposé, bien ordonné. Cela, déjà, renouvelle le concept, ouvre des perspectives. Mais il existe un sens encore plus ancien du mot mundus »1, celui d’emplacement « où, à la fondation d’une cité, les futurs citoyens venus de régions différentes déposaient un peu de la terre de leur territoire. C’était donc un lieu de concentration de puissances »2.
C’est en refaisant un tour dans les écrits de Kenneth White que je me suis remémoré ainsi à quelles origines est liée la notion de monde.
Quelques millénaires après la probable disparition de cette coutume, dans les pays dont la richesse s’est précisément construite sur le déplacement d’individus - éventuellement forcés -, de peuples et de marchandises, chacun est convié à circuler un peu partout sur la planète. Comme si la formule « les voyages forment la jeunesse » s’était muée en un slogan : « prouvez que vous êtes jeunes et ouverts d’esprit, faites du tourisme planétaire ! ».
De façon étrange, c’est précisément dans cette situation que l’esprit en question s’est rétréci au point de considérer les êtres venus d’ailleurs comme un poids ou un coût, estimé trop élevé, ça va de soi. Sauf peut-être lorsqu’ils font du tourisme…
« En dix ans, 30 000 personnes ont trouvé la mort en cherchant à rejoindre un pays européen »3 avec par ailleurs une répression des migrants « qui coûte plus cher que l’accueil et alimente les mafias »4. On pourrait penser que, face à cette désolation, un immense mouvement d’indignation populaire se serait soulevé. Ce fut, d’une certaine manière, en effet le cas mais, à ce jour, nos indignations et nos soulèvements n’ont pas réussi à entraver suffisamment la banalisation - quand il ne s’agit pas carrément de valorisation - des idées mortifères véhiculées par l’Extrême Droite. Qu’il s’agisse de la plus élémentaire des empathies liée à nos contemporains humains ou autres qu’humains ou même du maintien, le plus prosaïque, des conditions de vie sur Terre, le monde qui gagne du terrain semble bien être celui du pouvoir, de la désinformation, de la haine sordide et jouissive et du mépris pour l’empathie ou la douceur.
De quoi manquons nous tant pour en être arrivés là ? À côté de quoi sommes-nous passés ? Qu’avons-nous besoin d’élaborer ?
Pour esquisser une réponse je me suis à nouveau tourné vers l’amie Donna.
Donna Haraway5 rapporte des histoires vécues dans lesquelles « des mondes se forment » à travers différents types d’activisme qui œuvrent à l’humanité en nous, à l’attention au vivant et à la robustesse ou la puissance de son harmonie. Ce sont des projets liés à des mondes profondément blessés. Les êtres qui s’y impliquent ne tournent pas le dos à ce monde abimé. Ils font preuve d’audacieuse créativité, de courage et d’intelligence.
L’une de ces actions tourne par exemple autour du crochet et du corail.
À son origine, on trouve Daina Taimina, une cousine mathématicienne lettone qui découvrit en 1997 comment permettre d’explorer par le toucher les propriétés d’un espace hyperbolique, qu’on retrouve dans les forêts de coraux. Ceux-ci, vivant dans des eaux toujours plus chaudes et acides, sont partout menacés. Et la sécurité alimentaire de 850 millions de personnes dépend de leur écologie.
Ayant en tête ce lien entre mathématiques et arts textiles, nos cousines Christine et Margaret Wertheim6, toutes deux sœurs jumelles, pour l’une poétesse et fabricatrice, pour l’autre mathématicienne et artiste - ont décidé de crocheter une barrière de corail. Pour défendre ces récifs. « Aujourd’hui, nous raconte Donna, huit mille personnes, pour la plupart des femmes, en provenance de vingt-sept pays (…) ont joint leurs forces et crocheté de la laine, du coton, des sacs en plastique, des bandes magnétiques abandonnées, des fils à scoubidou, du film étirable et à peu près tout ce avec quoi l’on peut faire des boucles et autres frisures qui répondent aux règles du crochet ». La dimension collective de ce type d’activisme artistique-scientifique est étonnante, mais ce qui m’enthousiasme vraiment est cette possibilité d’accéder à une connaissance par le toucher, par le « faire corps avec ». Ici une connaissance-amour des coraux, une présence-avec ces êtres subtils qui « comptent, avec les lichens, parmi les premiers cas de symbiose documentés. Grâce à ces bestioles, les biologistes, comprirent combien leurs idées concernant l’individuel et collectif demeuraient étroites. Des personnes comme moi apprirent ainsi que nous sommes toutes des lichens, que nous sommes tous des coraux ». Outre celle-ci, toutes les autres actions présentées par Donna dans ses écrits touchent d’une certaine façon à la symbiose, en tout cas à la dimension entremêlée des êtres vivants. Elles rappellent que nous ne sommes jamais seuls. « Never Alone » est d’ailleurs le nom d’un jeu vidéo « le premier jeu développé en collaboration avec le peuple iñupiaq, un peuple autochtone de l’Alaska. Vous y jouerez les rôles d’une jeune iñupiaq et d’un renard polaire qui veulent découvrir l’origine de la tempête de neige sans fin qui menace la survie de tout ce qu’ils ont toujours connu ». C’est un « jeu de monde », c’est-à-dire un jeu dans lequel perdurent les histoires des peuples autochtones. « À quoi servent les histoires anciennes si l’on ne partage pas leur sagesse ?7 ». « La présence et la capacité d’une multitude d’esprits alliés y sont absolument centrales ». Daniel Starkey, un amérindien qui rédige des critiques pour Eurogamer dit de ce jeu qu’il se présente « comme un défi radical envers tout ce que j’ai appris à être. Il ne me dit pas seulement d’être meilleur, il me montre comment m’y prendre ».
Ces actions s’inscrivent comme bien d’autres dans « une transition juste vers des mondes encore possibles. Probablement encore possibles. Tout juste encore possibles. Encore possibles si nous nous rendons mutuellement capables de former et de reformer des mondes visant à l’épanouissement […] pour apprendre à vivre, ensemble, avec le trouble8 ».
J’aimerais maintenant partager ici leurs conditions d’émergence et les qualités qu’elles cultivent.
Parce que ce sont peut-être ces conditions et qualités qui nous ont manqués et nous manquent encore.
La façon dont Donna et quantité d’ami.e.s avec qui elle vadrouille en parlent me touche et me met en mouvement. Écoutons-les : « Ces projets supposent un devenir risqué, engagé et non innocent : on s’y implique les unes dans la vie des autres »9 « on s’y enveloppe mutuellement ». Ils sont menés par des personnes qui savent par exemple « ce qu’un travail engagé et soutenu, mené par des véritables collègues et amies peut, contre toute attente et par-delà toutes sortes de différence, accomplir (…) ». Ils construisent « des communautés de sollicitude » et « visent à produire des attachements actifs, des attachements qui pourraient, au milieu de l’Anthropocène et du Capitalocène, acquérir une certaine importance en matière de résurgence ». Fondamentalement, il s’agit de luttes pour « ce que les Navajos appellent hózhó - l’équilibre, l’harmonie, la beauté, ou encore les justes relations de la terre et des êtres humains »10.
Entraide plurielle dans l’incertitude Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Décembre 2025
Ces femmes et ces hommes impliqués dans ces aventures situées dans de multiples lieux répartis sur la planète nous invitent à prendre soin de la vie, honorer son intelligence et, ce faisant, cultiver la nôtre.
Par leur influence, par celle de Kenneth, Donna, Christine, Margaret, Daina et d’autres humains anonymes ou non mais impliqués, je me demande si, pour accompagner nos actes collectifs et individuels qui tentent de restaurer ou honorer la conscience des richesses humaines et des couleurs du monde, nous ne pourrions pas revitaliser, inventer ou réinventer quelques joyeuses ou émouvantes cérémonies à l’image de ce geste ancien : déposer un peu de terre (ou si ce n’est pas possible, quelque chose qui pourrait évoquer cette terre) de sa région d’origine.
Pour honorer son propre itinéraire existentiel,
honorer la terre et les peuples d’ici,
honorer la terre et les peuples d’origine,
et célébrer l’association fertile des terres, des peuples, des individus, des cultures et des itinéraires.
Peut-être pourrions-nous créer ainsi des rituels habités, chaudement et pleinement vécus.
Une précision toutefois avant d’aller plus loin dans ce sens : le moins qu’on puisse dire est que je n’accorde pas spontanément ma confiance dans ce qui touche de près ou de loin à un rituel. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je trouve qu’on y confond trop souvent la lune et le doigt qui la montre : « j’ai fait mes ablutions, récité mes prières, je me suis rendu à l’église, au temple, à l’ashram, à la mosquée. Une bonne chose de faite, retournons maintenant, l’esprit tranquille, à nos affaires - c’est-à-dire aux affaires sérieuses ».
Les rituels sécurisent. C’est un peu comme si une instance supérieure se chargeait de s’occuper à notre place de ce qui nous inquiète, nous effraie, nous gêne ou nous terrifie. Transformés en artifice, ils permettent d’évacuer momentanément la peur de la vie intérieure, de la mort intérieure, ou de la mort tout court. Accessoirement, ils offrent aussi la possibilité de commettre les pires horreurs en se prenant pour des saints.
En Occident, la Raison et ses Lumières en ont conclu qu’il n’y avait là qu’embrigadement, obscurantisme et servitude plus ou moins volontaire.
C’était peut-être jeter le bébé avec son bain et refuser de reconnaître que, notamment dans des moments éprouvants, nous avons besoin d’une aide pour laquelle le rationalisme ne peut rien. L’aide de dispositifs dans lesquels on reconnaît que bien des dimensions dépassent l’individu, des dispositifs au sein desquels on s’engage pour reconnaître ensemble la profondeur de la vie.
Comme toute chose, un rituel peut être habité ou vide.
C’est pourquoi j’insiste sur le caractère chaudement et pleinement vécu, de ces ré-unions - au sens de moments où on s’assemble à nouveau - dans lesquelles il s’agit d’inventer des dispositifs suffisamment solennels, sans pour autant qu’ils interdisent de frétiller et dans lesquels chacun-chacune est invité à entrer en rapport avec son intériorité, avec cette vie intime et fluctuante. Sans comédie, sans se raconter que nous sommes les meilleurs et que ce type de rite peut faire de nous des êtres à part ou je ne sais quels fantasmes.
Plutôt qu’aspirer à devenir ces êtres à part, n’est-il pas préférable de prendre part ?
Ce qui peut nous apparaître à juste titre comme à part c’est le caractère profond, sobre, ou pourquoi pas solaire de ces moments particuliers. Dans un monde profane, au sens d’un monde qui idolâtre la consommation et la compétition, s’offrir individuellement ou collectivement des moments de recueillement, c’est en effet à part.
Ceci étant précisé, je peux partager encore quelques-unes de ces propositions de rendez-vous pour soutenir la pluralité vivante - cette diversité qui peut faire de chaque lieu un monde. Ce ne sont que des suggestions qui pourraient éventuellement donner envie d’en imaginer d’autres, plus adaptées, plus chaleureuses ou plus revigorantes.
Une autre cérémonie, donc, pourrait consister à apporter un élément symbolique de sa famille d’esprit ou de sang. Et d’en partager une parole.
Dans cette attention aux familles, un autre rendez-vous pourrait honorer plus précisément l’apport des personnes ou cultures qui nous ont précédés.
Un autre pourrait se donner pour objet de recueillir nos blessures, en apportant avec soi un objet symbolique qui nous permette de partager une douleur, dans le respect et la limite de ce qui est possible pour nous à ce moment-là.
Le même dispositif pourrait servir aux moments ou étapes de nos existences qui nous ont redonnés confiance en la vie et ragaillardis.
Assez proche de cette possibilité,nous pourrions inviter à rapporter quelques menues traces d’instant de bonheur, de plénitude, de gaieté, de fraîcheur, de légèreté ou de joie. Un peu comme une suite de haïkus.
Ici Aquarelle sur papier, Détail, 30/40 cm, Décembre 2025
Il serait intéressant également de partager-déposer-fertiliser des colères liées à nos existences, à l’état du monde ou aux deux à la fois.
Célébrer des espérances pourrait être au centre d’une autre cérémonie.
Etc.
Ces moments particuliers auraient pour intentions de réparer un peu des dysfonctionnements sociaux et familiaux, soigner des blessures intimes et collectives, honorer nos différences, cultiver la richesse du pluriel, de la diversité, des singularités, de l’intériorité sensible, de l’intériorité sensible partagée, de la vulnérabilité, de la robustesse et de la puissance.
De la puissance, parce que reconnaître profondément ses propres douleurs, ses propres peurs, hontes, colères, tristesses, désespoirs et enthousiasmes, permet de toucher à nouveau terre et ce contact nous redonne une force.
Encore davantage, lorsque nous le vivons avec d’autres personnes, impliquées elles aussi - c’est une nécessité - dans cette exploration, cette reconnaissance et cette expression de soi. Je suppose que nous en avons toutes et tous fait l’expérience. Bien-sûr, certaines circonstances favorisent plus que d’autres cette expression de soi. Certains cadres peuvent avoir été étudiés et conçus pour permettre ce contact avec l’immense besoin d’empathie et l’immense soulagement de ce besoin primordial. En plus des caractéristiques déjà citées, l’écoute, l’expression de sa vulnérabilité, de sa douleur ou de ses désirs ainsi que le non-jugement constituent quelques ingrédients de base pour sentir, vivre et cultiver nos puissances individuelles et collectives. C’est donc bien par l’engagement dans la relation à soi, vécu, exprimé, entendu, reconnu et partagé que nos forces sont alors directement disponibles pour l’action.
Ce phénomène est très différent des injonctions à la pensée positive. C’est précisément par la reconnaissance de ce qui est, de ce qui nous constitue, de ce que nous vivons, de ce que nous éprouvons comme souffrances et comme joies que peut se déployer cette force naturelle. C’est par l’accord avec ce que nous traversons que nous pouvons nous accorder à cette énergie.
Si on se laisse rêver encore un peu, on pourrait imaginer accueillir, de temps à autre, dans ces cérémonies, des messages envoyés par d’autres groupes s’y adonnant ailleurs.
Il s’agirait alors bien d’exercices de sollicitude partagée
permettant de contrer le localisme borné
se défaire de l’injonction à la pensée positive
s’armer contre l’invitation au fatalisme, à l’ordre, la sécurité, la raison et tous ces abus de langages.
Sans nier ni la douleur ni la joie,
ni les difficultés ni les possibilités,
nous pourrions ainsi
renouveler un monde.
Allons-y ! Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Décembre 2025
*
Vapeur du thé dans l’air froid
Ciel dégagé
Une lumière rayonnante
*
Je vous souhaite une heureuse nouvelle année !
Qu’elle nous fasse gagner en joyeuse robustesse et en sollicitude !
Sources :
1 L’œuvre de Kenneth White, Lexique fractal, Muriel Chazalon, Isolato, 2019 & Au large de l’histoire, Éléments d’un espace-temps à venir, Kenneth White, Marseille, Le mot et le reste, 2015, p.132.
2 Ibid. & Lettres aux derniers lettrés, Kenneth White, Isolato, 2017, p.79-80.
3 Article de Vincent Gay, Lignes d’attac, # 144, janvier 2026, au sujet du livre Déni d’humanité, Claude Calame, Éditions du Croquant, 2024
4 Article de Brigitte Brulois, Lignes d’attac, # 144, janvier 2026, au sujet de Welcome to Europe, film documentaire de Thomas Bonnot et Cyril Montana, 120 mn, sortie le 11 mars 2026
5 Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Les éditions des mondes à faire
6 Ibid. p.148
7 Ibid. Cette question est posée par Alison Jolly au sujet d’un autre projet lié aux aventures dessinées d’un jeune lémurien de Madagascar, aventures tissées d’histoires malgaches.
8 Ibid. p.187
9 Ibid. p. 139 Carla Hustak et Natasha Myers, Involutionary Momentum : Affective Ecologies and the Sciences or Plant/Insect Encounters, vol.23, n°3, 2012
10 Ibid.p.139 à 158