Créer les conditions de créer

Les ateliers d’expression créatrice, un exemple de dispositif ouvrant le champ, si sensible, des possibles.

L’élan du monde
5 min ⋅ 07/04/2026

En lisant Donna Haraway1 parler de Vinciane Despret, je comprends mieux ce que je cherche, seul ou dans ma vie amoureuse ou avec les quelques humains auprès desquels je m’engage, dans mon travail d’artiste ou à l’Atelier des Prés, ou encore dans des activités plus directement militantes. Je comprends mieux ce que je recherche et ce dont, je crois, nous avons collectivement besoin pour connaître un élan, un nouvel enthousiasme créatif, à l’image des cousins de Feu ! Chatterton chantant « Elle est violente, notre espérance2 ».

Donna dit de Vinciane qu’elle s’intéresse à « la manière dont, par des rencontres, les êtres se rendent mutuellement capables ». 

Souvent, on pourrait être amené à croire le contraire, comme tonton Georges lorsqu’il chantait « Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on est plus de quatre, on est une bande de cons3 ».

Je me suis d’ailleurs longtemps tenu à l’écart des groupes et je continue de trouver très insatisfaisant le mode de communication qui y sévit souvent.

Pourtant, dans certaines conditions, l’échange d’expressions - des expressions chargées d’affects, de sensations et de pensées, des expressions créatrices - accroît, révèle ou peut-être fait advenir les compétences de toutes les parties prenantes.

« Le spectre des manières d’être et de connaître s’en trouve étendu, dilaté, affirme Donna, des choses qui n’étaient pas là avant sont proposées et mises en œuvre ».

Enfin, se rencontrer Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mars 2026


Or, cette façon de « former des mondes » qui ne nous mettent pas « à l’abri de surprises, pour que, quelque chose d’intéressant soit le sur le point de se produire » est typique d’un espace qui m’est cher et dont je parle de temps à autre dans cette lettre : les ateliers d’expression créatrice.

Dans ces ateliers, suite à un temps de création où chacune-chacun est invité à suivre ses envies, sentiments, émotions et sensations au contact des couleurs, des papiers, des argiles et des matériaux divers, un temps de parole est proposé, pour dire avec des mots ce qu’on  s’est dit et qu’on a vécu précédemment avec des formes, des pinceaux, des ciseaux, des tissus, etc.

Chacune-chacun peut compter sur son temps de création et de parole.

Dans les deux temps, on y est sûr de n’être pas interrompus. Ni jugés.

À ma connaissance, il existe peu d’ateliers qui reposent véritablement sur ce dispositif. À leur origine se trouvent Guy Lafargue et ses ateliers de l’art cru, qui ont essaimé. Mais, hormis des ateliers nomades4 réunissant quelques amies ayant suivi la formation de l’art cru, le seul dont je fasse l’expérience est notre Atelier des Prés5 à Pareid, en Meuse, essentiellement animé par Béatrice Belot Le Deley, que j’ai la chance d’accompagner parfois et avec qui j’ai le bonheur de vivre.

Béatrice a progressivement affiné un cadre matériel et immatériel qui favorise une présence à sa propre sensibilité dans les temps de création et garantit une profonde qualité d’écoute, de présence à soi d’abord puis de présence à l’autre, dans sa singularité.

L’apparente simplicité de ce cadre n’empêche pas qu’il soit complexe ou délicat à maintenir tant nous sommes souvent virtuoses dans l’art de nous éloigner de nous-mêmes, notamment de notre désir d’exprimer ce qui a besoin de s’exprimer en nous. Cette expression peut ou non être moralement correcte. De la même façon elle peut ou non relever d’une esthétique culturellement valorisée.

On pourrait dire aussi qu’une part triste de l’éducation invite à condamner ce type d’expression pourtant nécessaire, en rejetant le processus lui-même et son résultat, pour ne retenir qu’une évaluation, un jugement, une comparaison… Pourtant, un de nos points de départ avec Béatrice - c’est probablement un point de divergence avec le cousin Guy - part du constat que c’est justement par cette liberté d’expression créatrice hors norme qu’advient l’art6. Quelque chose a besoin de s’exprimer - pas seulement ou pas du tout avec le langage parlé - de prendre forme, de prendre volume, texture et matière, de prendre couleur, d’exister matériellement.

À un moment, oui, ça existe. C’est devant nous.

C’est advenu, malgré nos craintes, nos jugements et notre besoin de contrôle : « Ça alors ! C’est moi qui ai fait ça ! J’étais dans les mouvements de mon expression et maintenant, il y a cette chose étrange sortie de moi, devant moi. Me parle-t-elle ? Est-elle agréable, malaisante ou agressive ? Parle-t-elle à d’autres ? Ai-je, oui ou non, envie de la montrer ? De parler de ce que j’ai vécu avec sa mise au monde ? ».

C’est ce à quoi le temps de parole invite : qu’a-t-on traversé ? Par quels plaisirs, par quelles douleurs, par quels désirs ou impérieux besoins sommes-nous passés ? Des jugements nous ont-ils assaillis ? Quelle fut notre météo affective ? Quelles surprises de couleurs, de textures, de lignes, de lumières, d’ombres, de matières, de formes, d’espaces, de sens ou de non-sens sont advenues ? 

Le temps de parole fait à son tour advenir une nouvelle expression. Avec des mots et des silences cette fois-ci. Cette expression nous surprend - nos propres mots nous surprennent - elle rencontre les autres, les autres qui écoutent et qui, un peu plus tard, s’expriment aussi, dans toute leur étonnante singularité.

Nous en ressortirons transformés.

Mais bien-sûr que ce monde existe ! Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mars 2026

Je crois que ce type de dispositif, à la fois rigoureux et simple ne peut s’appréhender entièrement qu’en en faisant l’expérience. Il me semble même que, souvent, c’est par le renouvellement de l’expérience qu’on en saisit toute l’importance et la valeur. Le décrire comme je tente de le faire ici reste très insuffisant, mais ce que je peux dire c’est que quelque chose se passe.

Quelque chose se passe ! Et ce qui se passe est d’une qualité sensible remarquable. Nous partageons à chaque fois un état particulier d’attention à soi, à l’autre et à la vie. Cette qualité de présence nous rend davantage capables et si on y est attentif, on constate qu’on s’en trouve en effet étendu, dilaté. À la fois vulnérable et puissant. Et les autres avec qui nous partageons nos aventures créatrices deviennent encore plus singulièrement intéressants.

Créer au sein d’un groupe est différent de créer seul. Nous y sommes stimulés, portés par une atmosphère de création, notamment dans une structure de ce type.

Vinciane Despret considère qu’une « recherche intéressante est une recherche de conditions qui rendent les êtres intéressants ». Ces conditions se travaillent, se cultivent, se perfectionnent et s’expérimentent.

J’ai toujours aimé l’état, ou plutôt la dynamique, de recherche. Pour moi, être artiste n’est rien d’autre qu’être chercheur ou chercheuse, et probablement activiste, même si l’activisme artistique peut prendre des formes très diverses, entre autres des formes qu’on ne relie pas spontanément à la politique.

C’est à peu près la même chose lorsque je m’engage dans un jardin - j’essaie, je cherche, j’apprends, je tente d’écouter, j’observe, etc. - ou auprès d’autres humains, de ma vie la plus intime à ma vie sociale.

Nous sommes certainement nombreux à exister ainsi.

Le vent fait la fête, allons-y ! Aquarelle sur papier, Détail, 30/40 cm, Mars 2026

Si le cadre des ateliers d’expression créatrice est fécond pour parvenir à vivre avec notre sensibilité, s’il est fertile pour explorer en nous-mêmes et nous épanouir dans nos dimensions artistiques et poétiques, s’il nous permet de nous essayer à des formes d’intelligences relationnelles, quels autres cadres pourrions-nous développer au service des questions politiques ?


C’est ce que je vous proposerai d’explorer dans la prochaine lettre.


*


Mes mains froides autour du bol

Premier thé à l’aurore 

La journée s’annonce bonne


*


Bonne journée à vous aussi et bon mois d’avril !

Olivier

Notes et sources :


1 Les citations sont extraites du chapitres Une pratique curieuse, dans Vivre avec le trouble, Donna J. haraway, Les éditions des mondes à faire, pages 274 à 285

2 À cause ou grâce, Feu ! Chatterton

Le pluriel, Georges Brassens

4 Beatrice et moi nous réunissons ainsi en ateliers bienfaisants, entre Sarrebourg, Lorquin et Pareid, avec les amies Sylvie W. et Marie-France K. que je salue ici.

5 L’Atelier des Prés est situé au 17 rue de l’église, 55160 Pareid. atelierdespres@orange.fr On peut lire sa lettre à nouvelles sur : https://entraversantlacreation.kessel.media/

6 Selon ce que j’ai pu lire de Guy Lafargue et selon quelques échanges avec lui et d’autres art-crudistes, Guy sépare l’art de l’expression créatrice. Pour lui - j’espère traduire correctement sa pensée - dès lors qu’une expression a lieu dans le champ de l’art, les normes de celui-ci empêchent son auteur d’accéder à l’expression créatrice. Béatrice et moi considérons que les artistes sont, au contraire, souvent agis par le besoin d’exprimer quelque chose qui ne peut pas s’exprimer dans les normes en vigueur, et que, de cette tension et ce besoin de liberté adviennent dans un même mouvement art et expression créatrice. C’est particulièrement flagrant dans l’art du XXème siècle. Bien entendu, il existe toujours des académismes et des artistes qui les entretiennent, que ceux-ci les revendiquent ouvertement ou refusent de les reconnaître.

L’élan du monde

Par Olivier Belot

Après avoir étudié aux Beaux-arts de Nancy, j’ai exposé en France, en Allemagne, en Pologne, au Luxembourg et aux États-Unis. Néanmoins, je crois être un artiste discret, qui comme beaucoup de plasticiens, use de l’art comme d’un objet transitionnel permettant de partager ponctuellement ce qui s’élabore longuement dans un certain retrait du monde. En complémentarité avec cette relative solitude, je développe avec d’autres personnes - souvent militantes et créatrices - des dispositifs de rencontre et de recherche collective autour des nécessaires transitions ou mutations écologiques et solidaires. Le Café Itinérant de la Transition, créé au sein de son collectif, dans le département de la Meuse en est une manifestation. Enfin, j’anime avec Béatrice Belot Le Deley le singulier Atelier des Prés qui ouvre chacun.e à l’expression créatrice. Cet atelier est situé dans le village de Pareid en Meuse. Écrivant autant que je dessine, le format de la lettre me permet de donner plus régulièrement des aperçus de mon travail. Instagram : _olivierbelot_

Instagram de l’Atelier des Prés : latelierdespres

Blog : https://olivierbelot.jimdofree.com/

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