Plaidoyer pour une parole partagée
Bien souvent, nous ne nous écoutons les uns les autres que dans la mesure où ce qu’on entend nous permet de rebondir.
Rien de plus. Est-ce que, dans ce jeu à la fois dynamique et amoindrissant, nous employons notre énergie à autre chose qu’à prouver qu’on a raison, qu’on est la personne la plus intelligente, la plus intéressante ou la mieux informée - ce qui revient à cette bonne vieille loi du plus fort ?
Ce principe atteignant un niveau de tension particulièrement prononcé lorsque le sujet porte sur la politique, nombre d’entre nous trouvent la situation trop douloureuse, en plus d’être stérile. Elles font alors le choix de se taire. Sagement, elles invitent les autres à faire preuve de tolérance.
C’est la position qu’il est convenu d’adopter, pour éviter le conflit. Face à cette norme, celles et ceux qui mettent les pieds dans le plat pour réinvestir le champ politique sont vite catégorisés dans la caste des doux utopistes - innocents mais idiots - ou dans celle des révoltés - tout aussi idiots mais, cette fois-ci, dangereux.
Le seul fait de parler enfreint un tabou simpliste affirmant qu’il faudrait se taire pour vivre heureux. Notamment dans le champ idéologique. Encore davantage lorsqu’on adhère à des valeurs que les dominants ne respectent pas. Il s’agirait donc de se taire pour ne pas les fâcher. Il arrive qu’ils soient irrascibles.
C’est ainsi que nous laissons vacant l’espace du débat public.
Espace que les thèses racistes, machistes et climatoseptiques s’emploient évidemment à remplir.
Des données scientifiques validées par des centaines de chercheurs sont mises sur le même plan que celles produites par une société privée ? Taisons-nous. Un génocide est documenté en direct sur nos écrans ? Taisons-nous. La douleur des classes populaires est instrumentalisée au profit de dirigeants de plus en plus ouvertement délirants et à l’origine de ces douleurs ? Taisons-nous. Des milliards d’euros d’aides publiques sont offertes aux multinationales, alors qu’elles sont responsables de graves dégâts sociaux et écologiques1 ? Taisons-nous. La fortune cumulée des milliardaires français a doublé depuis l’arrivée à l’Élysée de M. Macron en 2017 ? Taisons-nous. Ce magot de 220 milliards d’euros détenus par trente-deux personnes représente l’équivalent de dix mille postes d’enseignants financés pendant près de quatre siècles2 ? Taisons-nous. CNews diffuse une hallucinante logorrhée raciste ? Taisons-nous. Dans ce contexte, même l’Arcom se contente d’amendes relativement indolores pour le groupe Bolloré et quelques mises en demeure.3
Se taire. Faire le dos rond. Attendre que ça passe.
Mais précisément, si nous nous taisons, ça ne passera pas. Le degré d’inhumanité - auquel nos sociétés se conforment - ne fera qu’empirer.
Le respect scrupuleux de l’absence de débat - surtout pas de politique entre nous ! - a-t-il donné autre chose que la montée de l’extrême droite ? J’apprends, par le cousin Pierre Joigneaux de Fakir, qu’une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications souligne que la disparition de 18 000 bars-tabacs en France entre 2002 et 2022 nourrit la progression du RN.4 Les discussions de bar, malgré tous leurs défauts, ne vaudraient-elles pas mieux que le silence ?
Dans certains cas particuliers, se retirer dans cette absence de parole est peut-être la solution, mais de façon générale, si celles et ceux qui aspirent à la paix, l’écologie et la justice sociale s’excluent du débat politique, qui va parler au nom du désir de vivre en bonne intelligence ?
Si nous devenons muets à qui abandonnons-nous la parole ?
Parce que, c’est indéniable, d’autres personnes s’en saisiront. Il se trouvera toujours suffisamment d’individus assez sûrs de leur valeur pour dire « écoutez-moi », « je détiens la vérité » ou encore « laissez-moi parler, laissez-moi votre pouvoir ».
C’est d’ailleurs peut-être ce qui devrait retenir notre attention : que faisons-nous de notre pouvoir ? Abandonnons-nous notre puissance d’émancipation ou nous y exerçons-nous ?
Que nous refusions de nous livrer à une forme de ping-pong énervé avec arguments massues contre répliques blindées est une chose. Mais pourquoi n’aurions-nous d’autres alternatives que le droit au retrait ?
Pourquoi les personnes qui cultivent des relations harmonieuses et aspirent à un monde équitable, vivable et heureux devraient-elles déguerpir, abdiquer ou mettre en sourdine leurs pensées, leurs expériences et leurs connaissances ? Pourquoi leurs chatoyantes présences sensibles devraient se réduire à une grisaille terne et silencieuse ?
Ne confondons-nous pas communication non-violente et absence d’échange ?
Toute relation n’implique-t-elle pas de se risquer au différend ?
Nous condamnons souvent le désir de pouvoir parce qu’on n’y voit que le pouvoir sur l’autre. Il existe heureusement un autre pouvoir qui est aussi un désir, un plaisir et un besoin : le pouvoir d’accomplissement. Le pouvoir d’accomplir une forme d’harmonie, qu’elle soit modeste ou ambitieuse. Ce type de pouvoir procure la sensation d’être au cœur de la vie.
Jouer dans le vivant, Aquarelle sur papier, 30/40cm, Avril 2026
Refuser toute lutte de pouvoir risque de toujours laisser celui-ci au mains des mêmes.
Je crois que nous avons besoin de replacer cette lutte à l’endroit du désir d’émancipation et d’accomplissement. C’est le noeud névralgique de tout débat : sommes-nous sur ce chemin difficile d’écoute de nos différences pour nous accomplir ? Ou ne cherchons-nous qu’à dominer l’autre, perçu comme un adversaire ou même un ennemi ? Sommes-nous dans la recherche nécessaire de pistes enthousiasmantes pour le vivre-ensemble ou rejouons-nous continuellement la comédie humaine ?
Il existe un art de créer basé sur l’écoute. L’écoute de soi, l’écoute à sa propre expression et l’écoute des autres. C’est ce dont parlait l’élan du monde d’avril avec les ateliers d’expression créatrice. Dans nos sociétés, cette écoute de soi, de l’autre, du monde et de la vie reste largement marginale ou en jachère, inexplorée.
Elle représente même une gêne pour accéder au pouvoir. Au pouvoir sur l’autre. À cette course incessante à laquelle les politiques dominantes nous invitent.
Au contraire du pouvoir de faire, du pouvoir d’accomplir, du pouvoir d’épanouissement relationnel qui, lui, a besoin de cette écoute.
Et je crois que le monde a besoin de celles et ceux qui la cultivent. Leurs facultés nous sont précieuses, que ce soit à l’échelle du grand collectif des humains sur Terre, du plus grand collectif terrestre humains et autres qu’humains ou à celle d’une conversation entre amis.
Structures sensibles Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Avril 2026
Les petits et grands détenteurs du pouvoir font évidemment tout pour amener leurs adversaires à l’inexistence. Qu’ils le fassent avec brutalité ou subtilité, l’intention est identique : les persuader qu’ils ont tout intérêt à leur déléguer leur pouvoir. Mieux encore, quand c’est possible, qu’ils en sont arrivés à cette idée par leur libre arbitre, qu’ils ont décidé, seuls en leur for intérieur, à devenir tolérant, par exemple.
Ne cédons pas à cette pression.
Dans son livre « Empêcher que le monde ne se défasse5 » Fabrice Midal attire notre attention sur le fait que ce mot tolérance s’est galvaudé. « Il a cessé d’être une arme de combat. Il est devenu un signe d’indifférence, d’acceptation molle, sous couvert de bons sentiments, de tous les points de vue (…). Il est devenu une arme de dédain : je ne vous impose plus rien, j’admets que vous existiez… Et je me fiche de vous. Je vous tolère, sans plus.
Alors, les nouveaux tolérants ne résistent plus, ils renoncent. Ils accueillent, mais dans le confort de l’évitement, sans s’engager ni se mettre en danger (…). Ils ne veulent pas blesser l’autre, et c’est tout à leur honneur. Mais ils n’osent plus, de ce fait, affirmer quoique ce soit, ni résister à ce qui peut être du n’importe quoi(…). Et une nouvelle tyrannie apparaît : je peux dire tout ce que j’ai envie de dire (…)».
Que faisons-nous devant le tapis rouge de « tolérance » déroulé aux droites décomplexées, leur promotion de l’exploitation tous azimuts, du racisme, de la haine et de la compétition violente, leur refus des nuances, leurs ricanements à l’égard de la pensée, leur mépris pour le sensible, leur rejet de l’écologie comme de la justice ?
Dans quelle mesure prenons-nous nos responsabilités si nous nous taisons ?
Comme on le sait, le pouvoir des médias est concentré entre les mains de quelques dangereux milliardaires. . N’est-ce pas étrange que, précisément dans cette situation, nous ne trouverions rien de mieux à faire que nous extraire des échanges autour de la politique, c’est-à-dire de la vie commune ?
N’est-ce pas effrayant de laisser, en effet, le champ libre pour, sans débat aucun : laisser l’armée s’introduire dans les écoles comme on le fait aujourd’hui, prévenir les parents qu’il va falloir fournir un peu de chair à canon, s’amuser « pour le fun » - dixit un certain Donald - à bombarder des civils, faire la guerre au nom de la paix, prendre le risque d’un conflit mondial pour relancer les affaires et accessoirement enfoncer dans tous les crânes la conviction « qu’avec tout cela, que voulez-vous, on n’a vraiment plus d’énergie à consacrer à ces ennuyantes bagatelles que sont le droit international, les droits de l’enfant, de la femme, plus largement de l’homme et de l’environnement. »6
Combien d’enfances fracassées, et combien d’horreurs dans les histoires individuelles et dans l’Histoire collective, cette peur de l’esclandre a-t-elle contribuée à rendre possible ? Après coup on se demande spontanément pourquoi personne n’a parlé. Peut-être à cause de la sidération devant l’irascibilité du dominant. Par peur aussi de ne plus respecter le conformisme du silence. Et par entraînement à ne rien dire.
Je n’accuse pas les personnes intimement terrorisées devant le moindre conflit. J’accuse ce prétendu raisonnement qui nous pousse à prendre le silence potentiellement complice pour une solution. J’accuse cette culture de la violence qui ne peut exister qu’avec celle du silence. Et le fréquent accord tacite entre ces deux cultures.
Le devenir du monde commence dans nos interactions les plus quotidiennes. C’est pourquoi, étant plus d’une fois tombé dans le piège du retrait silencieux ou de la dispute-ping-pong aussi acharnée que stérile, j’ai bricolé un dispositif relationnel de poche qui pourrait éventuellement nous aider à prendre notre part dans les conversations ou allusions politiques de tous les jours. Je vous le livre, en six points, avant de nous quitter. S’il vous parle, je serais heureux qu’il puisse s’associer à la richesse de vos expériences.
Avant que la conversation ne chauffe trop, attirons l’attention sur la manière de parler. Sommes-nous en train d’échanger pour nous comprendre et faire avancer les choses ou seulement pour prétendre qu’on a raison et que les autres ont tort ? Avons-nous envie de nous écouter ?
Intéressons-nous aux raisons personnelles qui poussent nos interlocuteurs dans leur vision du monde.
Restons ouverts à la possibilité de partager des sentiments ou valeurs similaires même lorsque nos interprétations s’opposent. Osons en parler.
Revenons aux faits. Par exemple, citons quelques lois pour lesquelles votent les députés selon leur orientation idéologique. Le contraste entre le discours et les actes peut-être saisissant.
Interrogeons les grands principes et valeurs privilégiés par les différents courants politiques. Dans quelle mesure nous paraissent-ils conformes à ce que nous souhaitons véritablement ? Posons la question à nos interlocuteurs.
Enfin, permettons-nous aussi de ne pas convaincre celles et ceux qui ne pensent pas comme nous. L’enjeu n’est peut-être pas là. Il pourrait s’agir de simplement parvenir à s’écouter, à s’exprimer et éventuellement à créer ensemble. Gardons à l’esprit le caractère premier et vital de l’écoute. Un interlocuteur opposé à notre parole pourrait être touché par notre intérêt et notre respect pour la sienne.
Avec ou sans cette modeste boîte à outils, prenons notre courage à deux mains avec nos questions, nos doutes ou notre timidité et osons nous affirmer. Si nous avons peur, ne nous en jugeons pas. Tenons compte de notre peur et préparons-nous avec des amis ouverts au dialogue. Entraînons-nous à échanger, écouter et argumenter. Mémorisons quelques informations qui sont signifiantes pour nous et potentiellement pour les autres. Ne laissons pas la rhétorique aux seules mains des « toujours mieux informés, toujours plus cultivés, toujours plus brillants, intelligents ou effrayants ».
Et avant de nous quitter, respirons au souffle d’un poème.
*
À cette heure du matin
baigné dans l’exubérance d’un nouveau printemps
des lumières subtiles se mêlant aux ombres les plus profondes
le chant du merle réveillant notre vaste part de beauté sauvage inexplorée
les herbes hautes, les feuilles par milliers et les fleurs
se déployant dans une générosité sans retenue
une liberté hors norme
la brise encore chargée des froid hivernaux de la nuit
dansant peau contre peau avec la chaleur du jour naissant
nous sommes disposés
percevant la présence du monde
le cœur apaisé
le corps vif et plein de ses sensations
l’esprit ouvert
l’être-avec jouissant
à écouter le dialogue alchimique du devenir commun
à participer avec retenue et audace
aux politiques cosmo-telluriques de la vie
*
Que votre mois de mai soit irrigué de paroles fécondes et heureuses !
À bientôt
Olivier
Notes et sources :
1 Lignes d’attac, #145, Édito de Youlie Yamamoto & Raphaël Pradeau
2 Focus France. Résister au règne des plus riches, Oxfam France, Paris, janvier 2026, www.oxfamfrance.org, cité par Monique Pinçon-Charlot, dans Jeffrey Epstein à Paris, Le Monde Diplomatique, avril 2026, page 21
3 Télérama 3978, 08/04/26, T CNews, on en parle ?, Juliette Bénabent.
4 Fakir 121, mars-avril 2026, Au pied du terril, l’humain sinon rien, Pierre Joigneaux, page 23
5 Empêcher que le monde ne se défasse, Fabrice Midal
6 Concernant la volonté de neutraliser le droit international on peut lire cet article d’Amnesty : https://www.amnesty.fr/actualites/droit-international-le-dernier-garde-fou-face-a-la-loi-du-plus-fort/