Dans quelle mesure restons-nous présents à nos perceptions sensibles lorsque nous faisons quelque chose ?
Écrire un poème
Pour tenter de répondre à cette question, écrire un poème est l’exemple que je connais le mieux avec celui de la pratique artistique : lorsque j’écris un poème, j’agis et je perçois, je ressens et je transcris. Je veille à ce que l’action d’écrire fasse le moins de bruit possible, qu’elle perturbe le moins possible mes perceptions. J’essaie ensuite de laisser ces dernières s’entremêler naturellement aux mots qu’elles appellent, dans un tissage qui existe tant que le désir existe. Le poème prend fin au moment où le désir me donne le sentiment de s’être complètement accompli. Comme la vague arrivée sur l’estran.
Dans mon cas, je crois que la poésie prend vie lorsque je laisse se déployer ce qui vibre de sensibilité en moi. Il arrive alors que j’entre dans le plaisir d’une vaste et profonde disponibilité à ce que je perçois et cette émotion impose un arrêt, un instant suspendu. Un moment à part.
Pourtant, c’est un paradoxe, la poésie que j’aime cherche un rapport direct avec les réalités les plus simples et les plus quotidiennes. Pas du tout exceptionnelles. Elle part, le plus souvent, d’expériences banales, mais vécues avec présence. D’une certaine façon elle dit : « Tout est poétique, tout vibre ! Soyons-y présents ! »
Pour moi, l’expérience poétique correspond probablement à cet état. Un état qu’on peut connaître dans toutes sortes de situations, en marchant dans une ville ou une forêt, en se trouvant dans un endroit qui nous plaît ou nous déplaît, en jardinant, en bricolant, en balayant, en prenant soin de quelqu’un, en cherchant une solution à un problème, en échangeant avec une personne, etc. Bien des « activités » peuvent être menées dans cette attention à notre désir et notre plaisir, dans cette action-perception, dans une action où nous restons présents au flux de perceptions et pas happés par le désir ou l’obligation d’atteindre un résultat.
Ainsi, plutôt que réserver l’état poétique à une sorte d’immobilité perceptive, j’imagine qu’il serait plus juste de reconnaître que, riche d’émotions, sentiments, pensées et sensations, celui-ci suscite le désir - de faire quelque chose de tout cela, ou avec tout cela.
Un désir qui se révèle trait d’union entre perception et action. Et trait d’union entre le monde interne et le grand dehors.
Nous sommes ici dans la vie Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mai 2026
La mise à distance du sensible
Malheureusement, il se trouve que nos sociétés dévalorisent autant la sensibilité qu’elles survalorisent l’utilitarisme. Nous avons tous intégré qu’il nous faudrait agir, notamment travailler, et que le plaisir ou le déplaisir des perceptions serait secondaire, moins sérieux, peut-être même un peu honteux à l’âge adulte.
Les générations précédentes pouvaient être encore davantage encouragées à ne pas y accorder d’importance et même éventuellement les faire taire…
Ces injonctions là ne font-elles pas perdre leur saveur à ce que nous vivons ? Ne nous éloignent-elles pas du goût de vivre ? Ne nous poussent-elles pas à nous réduire à des espèces de machines qui font ce qu’elles doivent impérativement faire ? Comme des robots conçus pour produire, et qui, pour rester compétitifs face aux vraies machines, devraient encore davantage mettre de côté ce qu’ils ressentent comme douleurs, fatigues, troubles, envies ou plaisirs ? Des « presque machines » tout au mieux capables de cocher les cases de ce qu’elles croient devoir faire. Quand elles y parviennent.
Ce n’est pas un scoop, cette désastreuse situation est souvent la nôtre. Non satisfait de nous mettre toutes et tous en compétition constante, l’utilitarisme exige que nous fabriquions des machines… pour ensuite nous jeter dans une course contre celles-ci ! Course dans laquelle ces machines ont l’avantage de ne connaître ni la fatigue, la douleur, le plaisir, le rêve, l’amour ou la pensée qui, elle aussi, gêne cette course, par sa tendance à diverger, s’élargir, se ramifier, se complexifier, s’approfondir, s’ouvrir et s’enrichir de toutes les couleurs et saveurs dont elle se nourrit1. Pour l’ultralibéralisme, la pensée est bienvenue si elle se restreint à l’approche calculatrice, mais s’agit-il encore de pensée ?
L’inconvénient d’être humain (!)
C’est sidérant : nous sommes parvenus à nous convaincre que « vivre sa vie » ou « réussir sa vie » signifie : entrer dans une course où nos sensations, sentiments, émotions et pensées sont des handicaps !
Nous avons inventé un genre de compétition qui englobe tous les aspects du monde et de la vie, une grande machine à compétition qui fabrique et met en scène rien de moins que l’échec d’être humain.
Cerise sur le gâteau du burlesque : nous nous passionnons pour une course à celui qui fera la machine prétendument intelligente, capable de singer la sensibilité et la pensée, cette sensibilité et cette pensée qui nous caractérisent, qui embarrassent tant toutes les formes de domination.
Le besoin de souffler
Acrobaties Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mai 2026
Éprouvés par le caractère inhumain de ce triste et affligeant cauchemar de l’absurde, chaque employé n’attend plus qu’une chose plus ou moins secrètement : la pause, la fin de la journée, la fin de la semaine, les congés. Comment ne pas comprendre cette aspiration au repos ? Des gens bien intentionnés y ont d’ailleurs réfléchis et ont fabriqué des « aires » sur le côté de cette merveilleuse autoroute sociale du productivisme et de l’obéissance, avec ses douleurs physiques et psychologiques, son non-sens, son conformisme et son ennui.
Déçus, nous ne trouvons dans ces aires de repos qu’une forme d’inaction, d’appauvrissement il me semble, de passivité.
D’autres espaces de compensation existent. Plutôt qu’inviter à l’assoupissement, ils sollicitent l’action pour l’action, dans une forme de défouloir pulsionnel, tant agir par pure obligation nous a contraint. Ou tant nos efforts de représentation - pour nous montrer moralement corrects ou performants et admirables - ont saturé nos corps-esprits. Comme ces « rage rooms » ou « chambres de fureurs », concept venu du Japon des années 2010, où des personnes viennent se défouler en cassant tout dans une pièce avec, au choix, une masse, une batte ou une hache. Selon le prix que vous accepterez d’investir, vous pourrez bénéficier de la formule, « Standard », « Rage » ou « Apocalypse » pour fracasser des assiettes, de l’électroménager ou une voiture. Je n’invente rien2.
On est loin de la poésie.
Ceci étant, l’existence de ce type de dispositif ne révélerait-elle pas l’envie de briser les symboles et les idoles du consumérisme ?
Ne témoignerait-elle pas du besoin de hurler une forme de désespoir face à ces objets du progrès et de la réussite sociale ?
Ces espaces effrayants n’invitent malheureusement pas à prendre conscience de ce qui s’y joue. On serait dans une situation toute différente devant un happening artistique ou militant ou les deux en même temps, mais émettre cette hypothèse concernant leur raison d’être me donne le sentiment de gagner un peu en liberté. Et même en confiance.
Nus - Nous - Un Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mai 2026
Échapper à la norme et ses clichés : un parcours du combattant ?
D’ailleurs, l’autoroute du productivisme ayant, c’est le moins qu’on puisse dire, un intérêt limité, certaines et certains d’entre nous critiquent son principe, ils-elles en sortent ou la modifient sans attendre qu’on les y autorise, ils-elles tentent d’en transformer ses règles ou font au mieux pour, par exemple, la changer en chemin de traverse, pour appeler à regarder le paysage, à sentir le parfum du lieu, écouter le chant d’un ruisseau, s’arrêter pour goûter à quelques mûres, produire sans détruire ou se détruire.
Sans surprise, ces joyeuses initiatives sont à leur tour vertement critiquées par une rhétorique simpliste qui les accuse de trop préférer l’inaction - qui serait stérile - à l’action - qui bien-sûr serait féconde.
Cet argument part du principe qu’il existerait, d’un côté, des gens sérieux et respectables et, d’un autre, des individus délétères : les premiers, de la secte des fourmis, auraient le sens du sacrifice, notamment celui que nous devons à l’économie capitaliste du travail.
Les seconds - les cigales on l’a compris - ne joueraient pas le jeu du travail, se laisseraient porter par les efforts des fourmis, tout en se contentant d’une médiocrité passive.
Les premiers se lèveraient tôt, les seconds paresseraient et se contenteraient de consommer. Petite précision toutefois : les premiers consomment aussi, même bien davantage et, ce faisant, polluent dans des proportions remarquables mais, ce qui nous tient lieu d’échelle de valeur identifie leur consommation comme enviable tandis que celle des couches populaires est désignée comme vulgaire. Exactement comme dans la blague des Inconnus, au sujet des bons et mauvais chasseurs : le mauvais voit un gibier, il tire. Le bon voit un gibier… il tire aussi. Mais c’est un bon chasseur !
Enfin, les fourmis s’accompliraient tandis que les cigales stagneraient dans un état larvaire ou régressif. Des chenilles-cigales en somme, qui rêvent peut-être de devenir papillons.
Dans une belle inversion du réel, la morale qui se dessine ici fait comme si ces efforts et ces activités économiques étaient nourris par un désir de saine compétition, très proche d’une coopération faite d’émulation, qui permettrait l’épanouissement individuel et collectif, au contraire des écolo-gauchistes qui eux seraient génétiquement déterminés par une inadaptation maladive et un refus de l’autorité. Cette dernière catégorie de personnes appellant à une coopération entre humains et même une coopération élargie aux autres qu’humains, continue d’être identifiée comme un groupe incapable de provoquer autre chose que du désordre.
Faut-il lapider les cigales ?
Si ce positionnement était aussi honnête et sage que le prétend ce récit « conservateur », si l’engagement dans le travail était porté par des intentions aussi louables, tant pour chaque individu que pour l’humanité, voire pour la planète, pourquoi en vient-il si souvent à juger, critiquer, rejeter et accuser celles et ceux qui le trouvent douteux, malhonnête ou carrément destructeur ? Pourquoi préférer injurier si on a sous la main des exemples qui prouvent notre bonne foi ? Ces exemples manqueraient-ils ?
Pour le dire autrement, si cette critique était véritablement portée par l’intention de nous réaliser individuellement et collectivement, dans le seul processus de l’engagement au travail, et qu’on en venait à constater que l’une ou l’un de nous s’était retrouvé dans l’ornière de la passivité triste - ce qui peut en effet arriver - n’aurions-nous pas envie de l’aider à simplement aller mieux ?
Oh, le vide ! Oh, la vie ! Oh, l’amour ! Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Mai 2026
Si les partisans du tout compétition ne le font pas, ne serait-ce pas, parce que lorsque nous participons à une course, notre jouissance vient en gagnant sur les concurrents, pas en prenant soin d’eux ? Ne serait-ce pas aussi parce que nous estimons en baver suffisamment pour ne pas avoir à nous soucier de ceux qui, selon nous, font moins d’efforts ? Ne serait-ce pas, enfin, parce que bien des insatisfactions nous laissent douter, pour autant qu’on s’offre la possibilité de douter : si de pauvres gens errent sur le bas côté de l’autoroute et passent, de notre point de vue, à côté de leurs potentialités, et plus largement, à côté de leurs vies, ne sommes-nous pas nous-mêmes en train de faire la même erreur à notre façon ? Ne passons-nous pas à côté de cette relation féconde et jouissive entre action et perception ?
Ne retrouvons-nous pas notre vitalité et notre intelligence lorsque nous privilégions l’attention sensible au poétique ? Ne gagnons-nous pas en enthousiasme en revendiquant une culture de la sensibilité et précisément de l’action sensible ?
Ne pourrions-nous valoriser la joie d’être actifs sans rejeter la saveur du repos ?
Ne nous retrouvons-nous pas tous soulagés d’être avec notre humanité, avec notre nature et avec notre potentiel lorsque nous privilégions notre présence sensible, dans l’action comme dans le repos ?
Il me semble que, de tout temps, de nombreuses personnes ont soutenus cette voie de la présence au sensible. Associées et mises en perspective, ces démarches individuelles peuvent s’affirmer et se développer collectivement, devenir, osons le répéter pour qu’elles ne soient plus marginalisées, une véritable Culture. Une source d’espérance, de confiance et de robustesse.
Aussi, puisque ces approches réjouissantes de la vie sont possibles et existent déjà, plus qu’on ne le pense,
puisque d’autres mondes enthousiasmants sont possibles et existent également ici et là,
je vous propose de goûter à quelques tentatives dans ce sens avec une aquarelle et un poème tombés tout frais dans le nid, ces derniers jours de mai :
Ensemble Aquarelle sur papier, 40/30 cm, Mai 2026
*
À l’ombre parfumée du printemps
combien d’herbes, de feuilles, de fleurs dans ce jardin en mouvement ?
Nos paroles et notre écoute
la peau de nos corps un peu brunie
le son de nos voix parmi le bruit des insectes et le chant des oiseaux
la sensation d’une profondeur sonore et olfactive
une expérience très simple et banale
d’une étrange densité
quelque chose qui tient de la plénitude et du vide
une présence et une légèreté
Ah, l’ombre parfumée du printemps !
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Bon début d’été ! Que nos perceptions fertilisent nos envies d’agir et que nos actions stimulent nos présences sensibles !
Sources :
1 Une école aux États-Unis et une autre en Grande Bretagne ont ainsi remplacé les enseignant.e.s par des écrans animés par la mal nommée « intelligence artificielle » jamais malade, jamais en grève et par des « coachs pédagogiques ».
2 Ce sont les cousins Darwin et Cyril Pocréaux qui le rapportent dans « la cuisine de Darwin » du dernier Fakir. Fakir n°122, Mai-Juin 2026. On pouvait également trouver ces informations dans le magazine Elle, Janvier 2026.