Le vol de l’étonnement, de la poésie, de l’art et de la démocratie
Dans l’ultralibéralisme, la fascination pour la croissance, l’utilitarisme et le productivisme posent comme principe que la poésie quotidienne, l’étonnement sans cesse renouvelé devant les manifestations du vivant, ce saisissement auquel chacun a accès depuis l’enfance, n’a tout simplement pas d’intérêt. Ou même d’existence.
Ne serait-ce pas un braquage énorme ? Celui du sel de la vie.
Nombre de peuples dits « premiers » ou « traditionnels », de l’Amérique à l’Océanie en passant par l’Afrique et l’Asie, colonisés par des cowboys d’inquisition « civilisatrice » se sont insurgés - et continuent de lutter - contre ce hold-up.
C’est pour la réappropriation de nos existences dans toute leur ampleur que de nombreux mouvements populaires et de nombreux individus plus isolés se sont activés et s’activent encore, sur tous les continents.
Il semblerait que, depuis les temps bibliques de l’Occident, une triste idéologie nous ait imprégnés de la conviction que le plaisir respectable s’acquiert par l’obéissance au labeur et que les plaisirs, comme l’émerveillement ou le sentiment de liberté, relèveraient de la naïveté de l’enfance et seraient superflus. Ou coupables. Le néolibéralisme n’a eu qu’à poser l’hyperconsommation décomplexée comme récompense ou compensation à ce labeur.
Et de la poésie, nous amputer.
L’idéologie des classes dominantes - nommons-la de cette façon - n’est pas opposée à l’art et sa poésie ; elle prétend même s’y attacher. Mais à la condition qu’elle ne gêne pas l’ordre contemporain. Cette manière bien particulière d’accorder une place à la sensibilité, l’imagination et la pensée aura donc tendance à les valoriser et les reconnaître à condition qu’elles se rattachent à la culture « savante » de l’opéra, de certains théâtres, salles de concerts, films, livres ou musées. Je suppose que cette idée de culture savante garantit la sécurité de l’élite, qui pourra y trouver une idée du sublime - qu’elle en fasse vraiment l’expérience ou non - en étant à peu près sûre que les « autres », les « classes inférieures » ou le « peuple », n’y auront pas accès. C’est pourquoi il me semble que cette notion de culture savante existe moins en tant que possibilité d’ouvrir sa sensibilité à la vie qui nous dépasse, qu’en tant qu’assurance garantissant aux dominants qu’ils sont bien les meilleurs, que leurs privilèges sont justifiés et que, même dans un système démocratique, il est judicieux que ce soient eux qui prennent les décisions qui concernent les « autres ».
Quand à la culture populaire, elle est encouragée, tant qu’elle n’incite pas à trop éveiller les consciences et sensibilités, notamment politiques, mais reste sagement une marchandise - soporifique ou excitante - puisque dans le capitalisme, tout, même la culture, peut devenir marchandise.
En réalité, chacun en a fait l’expérience, il existe des œuvres stimulantes, profondes, bouleversantes ou réjouissantes dans toutes les catégories culturelles et on serait bien en peine, pour ne citer qu’un exemple, de savoir dans quel rayon ranger tel ou telle artiste urbain, ayant toujours oeuvré dans la rue et les stations de métro pour terminer dans une galerie huppée.
Comme l’eau, la poésie s’infiltre partout. On la retrouve sur les écrans, dans le bruit des villes et des forêts, dans nos vêtements, nos manières de bouger, dans le parfum du vent, dans un regard, dans le goût d’un fruit, dans nos drames et nos rires, elle est densément présente à chaque instant.
Nous, animaux, végétaux et vent, jouons ensemble. Aquarelle sur papier, Juin 2026
Et lorsque nous faisons appel à l’humanité en nous, nous faisons en réalité référence à notre sensibilité, à notre capacité à faire preuve d’empathie, d’émotion, d’esprit, de nuance, d’élan, de sentiment. Nous revendiquons le fait de n’être pas animés uniquement par le calcul, la rivalité, la trivialité, l’appât du gain et l’utilitarisme. Nous refusons de devenir les monstres de froideur que le capitalisme donne en exemples. Nous affirmons, avec raison, être avant tout des personnes sensibles, capables d’être touchées par la beauté, la douleur et toute la poésie de la vie.
L’incessant retour du désir citoyen
L’idéologie utilitariste s’est associée depuis longtemps à celle du profit maximal pour décréter que toute cette part de conscience et de sensibilité, cette vitalité et ce désir, notre éblouissement devant un sourire ou un ciel étoilé, notre émotion au retour des hirondelles, notre étonnement renouvelé devant l’étrangeté de la vie et de la Terre, notre transformation par le sentiment amoureux, notre bouleversement devant la naissance et la mort, tout cela encombrait la marche du monde et devait passer après les choses sérieuses que devenaient l’obéissance au marché. Après, ou mieux, à leur service.
J’insiste : en réaction à cette servitude devant la loi du plus fort, depuis des siècles, de nombreuses personnes rejettent en leur for intérieur cette idée de la vie et ce mode d’organisation du monde et de nos existences. Parfois, elles l’affirment individuellement, d’autres fois elles le revendiquent collectivement. Parfois dans un sentiment diffus d’autres fois avec une conscience vive des forces en jeu.
Le mouvement anarchiste de la fin du XIXème siècle, le Front Populaire, les mouvements beat et hippie, Mai 68, l’altermondialisme, en sont des exemples qui incarnent - dans leur diversité et avec leurs inévitables errements ou imperfections - ces élans et ces prises de conscience. Je trouve qu’on ne souligne pas assez combien souvent la liberté et la poésie de la vie s’y trouvent revendiquées mais aussi incarnées.
Sommes-nous en train de vivre ce type de potentiel basculement à l’échelle planétaire ? J’ai le sentiment qu’une force de ce type ne cesse de se manifester, de gonfler et de pousser les murs des forteresses idéologiques. Ne sachant aucunement de quoi sera fait l’avenir, même proche, je ne me risquerai pas au jeu de la divination ; je précise seulement qu’une puissante énergie circule et qu’il serait regrettable de ne pas y prendre part, d’une manière ou d’une autre.
En marge, en opposition et en alternative aux diktats de la course de tous contre tous, le désir d’un autre monde nous anime et nous traverse, un espace plus ouvert au sensible, un univers plus relationnel, entre humains et au-delà de l’humain. La confiance en la possibilité de ce monde apaisé et joyeusement imaginatif s’expérimente parfois dans des gestes individuels et collectifs audacieux. On peut penser à l’affirmation grandissante d’une façon de militer de plus en plus joyeuse avec carnavals, marionnettes et autres happenings et, par exemple aussi à des modes de vie plus légers dans leur impact écologique et social.
La violence réactionnaire
Sans surprise, l’ordre en place a tendance à y répondre avec les armes habituelles des médias, dans le renversement complet des faits par un récit où un rassemblement pour l’amitié entre les peuples est soupçonné d’antisémitisme et où les écologistes appelant à cesser d’accélérer le bouleversement climatique - dont nous venons de ressentir un petit aperçu - sont décrits comme d’incontrôlables terroristes. Et puisque l’extrême concentration des journaux et chaînes de télévision - aux mains de quelques tristes sires - ne suffit pas, les gouvernements ont de plus en plus recours à la violence policière. Avec un rappel à l’ordre constant, une injonction de plus en plus autoritaire et violente, née de la peur et la rage des tout puissants, qui pourrait me semble-t-il être résumée par ces mots : « rentrez dans le rang. Cessez de prétendre qu’un autre monde - que celui qu’on vous impose - pourrait exister. Cessez de montrer qu’il existe déjà, que vous l’incarnez ostensiblement avec tant de joie effrontée. Cessez de crier haut et fort, qu’au fond, chacun le cultive déjà quotidiennement depuis toujours. Cessez immédiatement de démontrer que ce n’est pas la rivalité qui soutient le monde mais l’entraide. »
On te suit ! Aquarelle sur papier, Juin 2026
Évidemment aucun gouvernement ne peut se permettre de dire ce genre de choses. D’où l’utilité des coups de matraques et des tasers associés à des informations biaisées, à la menace du chômage, la menace d’une coupe de plus dans les aides sociales et, si ça ne suffit toujours pas, la menace d’une guerre totale. Toutes ces menaces et ces faits offrent un cocktail assez massif pour consolider l’ordolibéralisme, c’est-à-dire, du côté de l’ordre, l’obéissance des peuples - au sacro-saint marché, au travail, à l’obligation de croissance ou au dernier dictateur en place - et du côté de la liberté, une tolérance considérable des États pour les pratiques mafieuses des industries dominantes et de la finance. Tout cela est connu et documenté. L’ordre pour les peuples. Le libre désordre et la destruction des droits sociaux et environnementaux pour les multinationales.
Dans ce récit, chaque initiative citoyenne populaire semble devoir connaître une fin décevante. Chaque engagement sensible pour les réfugiés, l’écologie, la paix ou le partage des richesse est renversé par les médias dominants comme l’expression de dangereux hurluberlus. Les dominants se font un plaisir d’éteindre nos feux de joie.
Le retour de l’espérance
Mais il ne faudrait pas oublier qu’une fois éteints, voilà qu’ils renaissent ailleurs ou sous une autre forme. C’est pourquoi, plutôt que nous désoler de ce qu’on nous présente comme l’échec systématique des mouvements sociaux, nous ferions peut-être mieux de reconnaître aussi cette incessante renaissance et la joie poétique qui l’accompagne. Si on pense à quelques mouvements, là encore avec leurs qualités et leurs défauts, comme les Printemps arabes, le Printemps érable1, Occupy Wall Street, Los Indignados, Nuit debout, les Mouvements des Places, les Gilets jaunes, les Soulèvements de la Terre, Extinction Rébellion, Me too, etc., tout de même, quelle énergie ! On est loin de la morosité et de son inertie.
L’opposition « Nature-Culture », quelle foutaise ! Aquarelle sur papier, Détail, Juin 2026
Le retour du fatalisme
Bien-sûr, dès lors qu’on se demande ce que ces mouvements ont obtenu, nous pouvons éprouver légitimement, au moins pour certains d’entre eux, un terrible découragement. Il est difficile de ne pas sombrer dans le désespoir quand de puissants courants de libertés de conscience sont réprimés avec une telle violence. Il ne s’agit pas de le nier.
Et le retour de l’énergie
Mais il me paraît important de songer aussi à la part sensible qui les a fait émerger dans leur étonnante diversité, et continue - ouvertement ou dans le secret - de les irriguer : cette énergie poursuit-elle son chemin sous la même forme ? Ou à la manière d’un rhizome - dans le silence médiatique ? Sous une forme nouvelle ? Avec d’autres personnes ? Avec d’autres générations ? Un mélange de générations ? Un mélange de peuples, de cultures, de visions du monde, d’expériences et de sensibilités ? …
Dessinons-nous un monde. Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Juin 2026
Voici une petite histoire, qui s’est réellement passée. Il s’agit d’une simple anecdote sur l’audace, le courage et la joie mêlés dont les foules sont parfois capables. Je l’ai découverte en écoutant La série musicale de la cousine Zoé Sfez2. Dans les années 70 du Brésil dictatorial, le chanteur Chico Buarque dénonçait, dans de remarquables compositions, la politique inhumaine de son pays. Il a suffit qu’il chante une seule fois sa chanson « Cálice » pour qu’elle soit interdite. Aussi dans un concert faisant suite à cette censure, il la joua tout de même mais en la psalmodiant. C’est alors le public qui entonna les paroles ! Public et chanteur avaient réussi ensemble à transformer l’interdiction en un formidable geste de liberté et de solidarité. C’est le genre de petit événement, pétillant de désobéissance civile, qui je trouve, peut redonner du baume au cœur .
L’épuisant combat contre l’hydre
Dans nos luttes pour la justice sociale et environnementale, dans nos appels à la dignité, à la reconnaissance du droit des enfants, des femmes et des minorités et dans nos revendications d’existences épanouies, riches de poésie et d’amour, nous avons souvent l’impression de nous battre contre l’hydre dont les horribles têtes réapparaissent au fur et à mesure qu’on les tranche. Et c’est un fait indéniable, nos adversaires détiennent un pouvoir effrayant.
Il suffit de songer aux droits des femmes et à l’idée que certains hommes se font d’elles pour observer sans difficulté que ce qu’on croyait enfin compris et accepté par tout le monde ne l’est pas. Et qu’à chaque fois qu’un chanteur, un comédien célèbre ou un homme politique est accusé de viol, même avec une quantité accablante de témoignages, on trouve de sordides parleurs, hommes ou femmes, pour considérer qu’on fait beaucoup de bruit pour quelques affabulatrices ou autres séductrices qui l’ont bien cherché. Comment ne pas éprouver des hauts-le-cœur devant le caractère abject de ces stratégies de défense ? Cette façon dont nos sociétés évoluent sur le mode du « un pas en avant, deux en arrière » peut en effet décourager. Voire faire sombrer. C’est d’ailleurs toute l’efficacité de cette rhétorique : fabriquer l’impuissance, le fatalisme, faire entrer coûte que coûte dans toutes les têtes l’idée qu’il n’existe pas d’alternative à l’ordre actuel. Et refuser coûte que coûte de reconnaître combien cet ordre, loin d’être immuable et naturel est fabriqué par quelques individus, qui en profitent largement.
L’impossibilité d’abdiquer
Ceci étant dit, avons-nous le choix ? Ne serait-ce que sur cette question à priori évidente du respect des femmes, avons-nous la possibilité d’abandonner ? Un parent peut-il en toute conscience abdiquer sur l’existence qu’aura sa fille ? Une femme sur sa propre existence ? Une amoureuse ou un amoureux sur celle de sa compagne ? Que l’on soit enfant ou adulte, quelque soit notre sexe et notre genre, pouvons-nous continuer de vivre en acceptant la normalisation bien-pensante de l’intolérable ? Il me semble que non, dès lors qu’on est un tant soit peu libre. Toujours, tant que cette part vitale bat en nous, cela nous sera impossible. Et toujours cette source vive nous amènera à manifester notre exigence de dignité et de conscience, qu’il s’agisse du droit des femmes, des enfants, des minorités ou de la Terre. Ce puissant ressort me paraît sous-estimé. C’est le ressort de la colère mais aussi du désir premier de vivre.
Ne sommes-nous pas le cosmos ? Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Juin 2026
Ne devrions-nous pas l’honorer et le célébrer avec toute la ferveur et la joie qu’il mérite ?
Nous sommes des phénix !
Je crois que nous gagnons en confiance lorsque nous reconnaissons l’intelligence insurrectionnelle et créative des peuples et des individus.
Nous en sommes rarement conscients, mais face à l’hydre capitaliste… nous sommes des phénix !
Depuis très longtemps, nos sociétés ont cru bon de valoriser et privilégier la compétition. Selon ce pari, l’excitation permanente des concurrences associée au culte de l’obéissance comme au mépris de notre part poétique - ou sensible - n’auraient pas dû nous mener à une addiction aux anxiolytiques et autres stupéfiants3, à une terrifiante extinction de la biodiversité, à des hôpitaux en surtension, à des épisodes climatiques extrêmes de plus en plus répétés, à une mise en grand péril des plus pauvres, à une justice incapable de protéger les enfants victimes d’inceste et, entre autres exemples, à une fragilisation grandissante de nos démocraties, mais à une civilisation digne de ce nom, à la prospérité et à la paix. On est loin du compte. Puisque le progrès annoncé paraît de plus en plus fumeux, il nous est vivement conseillé d’oublier nos tourments dans l’ivresse de l’hyperconsommation ou de l’hypercompétition. Ou mieux encore, des deux à la fois.
Mais nous déclinons l’invitation. Nous lui préférons la possibilité de vivre intelligemment.
Ce que nous tissons dans cette vie Aquarelle sur papier, 30/40 cm, Juin 2026
La possibilité de vivre intelligemment
Il me semble que, pour fortifier la possibilité d’existences réjouissantes dans des mondes riches d’humanité et heureux, nous devons nous insurger et refuser très simplement et aussi fermement de nous amputer de notre vitalité sensible. Devenir de purs êtres d’obéissance et d’efficacité dénués d’émotions ne nous paraît ni désirable ni bien malin. Par contre, je crois que sentir notre libre sensibilité poétique et créatrice, toujours disponible même s’il nous faut parfois fournir quelques efforts pour s’en rapprocher, nous permet de nous réapproprier notre vertueuse puissance d’agir.
Je crois vraiment que nous pouvons gagner sur les penchants morbides de l’humanité en nous appuyant sur cette joie, cette reconnection à notre liberté naturelle de perception et d’expression.
Je crois aussi que nous arrivons à cette étape de l’histoire des humains où il est devenu possible de constater dans toutes ses largeurs le désastre causé par ce divorce imposé entre raison et sensibilité, prose et poésie. N’hésitons pas à le répéter, il ne s’agit pas de choisir la poésie en opposition à la dimension prosaïque de l’existence, pas plus qu’il s’agirait de choisir la sensibilité plutôt que la raison - l’une ne va pas sans l’autre - mais bien de reconnaître l’immense joie relationnelle, fertile et intelligente qui nous emporte lorsque nous tissons dans un entremêlement continu ces deux caractéristiques.
C’est ce que je vous souhaite pour ce mois de juillet. Avec un petit poème en prime.
*
Eau fraiche sous un cerisier
À travers les feuilles
des lumières à n’en plus finir
*
Sources :
1 c’est sous ce terme de Printemps érable - en référence aux Printemps Arabes - qu’on désigna la grève étudiante québécoise de 2012.
3 Pour information, et pour la seule population pédiatrique, la prévalence de consommation entre 2010 et 2021 a augmenté de +35% pour les hypnotiques et les anxiolytiques, de +179% pour les antidépresseurs, de +114% pour les antipsychotiques et de + 148% pour les psychostimulants. Pour la seule année 2021, l’augmentation est de +16% pour les anxiolytiques, +224% pour les hypnotiques, +23% pour les antidépresseurs et +7,5% pour les antipsychotiques. Informations recueillies sur « Santé mentale. Le mensuel des équipes soignantes en psychiatrie ».
