Kessel

Responsabilisons-nous : jouons ensemble ! 

Comment jouer pourrait relever les défis sociaux, écologiques et existentiels ?

L’élan du monde
6 min ⋅ 01/09/2026

Les fortes et lourdes chaleurs de cet été nous ont fait éprouver physiquement ce sur quoi nous alertent de très nombreuses personnes depuis le XIXe siècle, qu’elles soient scientifiques, écologistes, poètes, artistes ou simples humains se préoccupant de la vie.

Nous avons reconnu, dans nos corps et dans le corps des autres vivants, végétaux ou animaux, le bouleversement planétaire que nos sociétés de l’hyperconsommation ont provoqué.

Ce fut un aperçu de ce que nous risquons fort de vivre si nous ne changeons pas radicalement nos manières collectives et individuelles de vivre sur Terre.

Nous avons déjà vécu ce type d’expérience, nous sommes informés de l’accélération des phénomènes climatiques extrêmes, nous savons que les sécheresses, la désertification, les incendies, les inondations, les tempêtes gagnent en fréquence et en intensité mais cette fois-ci notre espace vital fut touché. Nous avons eu mal. Trop longuement.

Trop ou malheureusement pas encore assez pour enfin reconnaître l’urgence écologique ? Nous sommes nombreux à nous poser cette question. La réalité du dépassement des limites planétaires va-t-elle rester pour nous une préoccupation impérieuse ou retournerons-nous une fois de plus à l’épaisse inconscience à laquelle nous poussent les dominants, avec la conviction que, raisonnablement, on ne peut rien y changer, que la situation est irrémédiablement bloquée ?

Nous avons douloureusement constaté qu’il suffit de quelques degrés de plus pour nous retrouver dénués d’énergie physique et psychique, terrorisés d’entrer de plain-pied dans l’enfer tant redouté du cataclysme climatique.

Dans bien des cas, nos corps-cœurs-esprits se sont très rapidement épuisés tandis que les grands médias continuaient d’utiliser les nouvelles du monde, non comme un outil au service du « que faire ? » et du « comment faire ? » mais à celui de la culture du spectacle, de la gestion et de l’obéissance.

D’autres voix, sur d’autres médias, font heureusement ce travail d’alerte, d’appel, d’information et de formation.

Dans ce climat de forte inquiétude, une de ces voix a attiré mon attention sur un phénomène qui en semble particulièrement éloigné : le jeu.

Dans le livre « Savoir jouer », Jean-Philippe Pierron suggère de « mettre du jeu dans une société grippée1 ».

Si je suis sensible à ce type d’approche, c’est, d’une part que nos sociétés semblent figées et sans jeu devant les périls écologiques, d’autre part que le jeu est au cœur de l’expression créatrice qui nous occupe Béatrice et moi, à l’Atelier des Prés. Mais aussi bien-entendu parce que nous en faisons l’expérience quotidiennement. Jouer, au sens où nous l’entendons, c’est prendre du plaisir et se risquer à son désir. Son désir le plus profond.

Or, que désirons-nous spontanément, lorsque de gigantesques feux agressent violemment les forêts ? À  quoi aspirons-nous, si ce n’est trouver le moyen de les éteindre et de prévenir les prochains, tout mettre en œuvre pour les éviter ? Que désirons -nous devant les attaques régulières contre la démocratie si ce n’est trouver le moyen de nous organiser pour la fortifier ? Mais comment en devenir capables tant que nous sommes entravés par des messages qui nous enjoignent à nous affoler de tout et de rien, des résultats sportifs au même titre que de la guerre, des cheveux d’une star ou de la fin du monde, des messages qui nous conseillent d’obéir et obéir encore à l’ordre du toujours plus, des messages qui anesthésient nos capacités à « jouer avec les aléas du monde » et à nous projeter par l’imagination et l’action dans un devenir désirable ?


Grand espace Aquarelle sur papier, 30/40 cm, août

Jean-Philippe nous explique que, « si la terre brûle, les psychés aussi dans le burn-out » et que ce qui nous tient lieu de société « mutile nos vies affectives et bride nos imaginations ». Il émet l’hypothèse que « la même rationalité instrumentale détruit le monde en dehors de nous et en nous ».

« La rationalité glacée d’un monde rendu calculable fabrique un monde qui s’inquiète de tout », qui affole, « qui surveille quand il faudrait tant veiller sur. »

JP nous explique que « le capitalisme extractiviste bride toutes les vies, humaines et non humaines, sous le poids d’un avenir menacé et menaçant. »

Le « en même temps » de M.Macron a bien lieu mais pas là où il le prétendait : le monde évolue en même temps hors de nous (disons dans la nature) et en nous. Les déséquilibres et les catastrophes ont lieu en même temps dans le physique et le psychique.

Pour nous aider à comprendre ce que nous vivons, JP nous rappelle que Theodor W. Adorno a montré comment « l’atrophie de l’expérience qu’engendre le capitalisme industriel en produisant des mondes étroits, des milieux de vie très appauvris suppose la domination d’une pulsion de mort et un siphonnage des affects par l’idéologie. Puissance de destructivité, elle préfère tout maîtriser et surveiller par peur du risque, jusqu’à conduire à l’immobilité morbide, plutôt que de renoncer au contrôle ». D’où la société grippée. D’où le risque de ne pas bifurquer vers des mondes soutenables d’un point de vue écologique et affectif, si nous persistons dans le monde de la compétition, de l’exploitation et de la consommation.

« Toute occasion de s’émouvoir, affirmait Georges Didi-Huberman, se trouve abolie dans la logique du promouvoir. Dans l’é-motion on sort de soi, on se met à découvert dans un espace d’incertitudes ; dans la pro-motion, au contraire, on travaille pour un espace organisé de fins définies à l’avance, dictées d’en haut, énoncées en terme de buts pratiques, tactiques, techniques2. » 

Ne pourrions-nous pas remettre du jeu dans ce monde grippé ? 

Si on jouait, par exemple, à se raconter des aventures qui se terminent bien ? Ou qui ne se terminent jamais et qui se déploient comme des histoires heureuses ? Plutôt que se lamenter sur les cauchemars présents et à venir, ne pourrions-nous jouer à rêver d’autres dynamiques, même utopiques ? Cela ne nous donnerait-il pas envie de passer de la fiction au réel ? Ne serait-ce pas un jeu encore plus stimulant ? N’est-ce pas ce que nous vivons lorsqu’une association, un collectif, un atelier, un lieu de travail ou un syndicat vibre d’échanges et d’envies ? Ou lorsqu’une manifestation pour la justice sociale et écologique devient festive, riante et dansante ?

Que nous le reconnaissions ou pas, nous jouons. C’est une nécessité.

En septembre, de nombreuses personnes reprennent leur travail à reculons parce qu’elles ne se sentent pas reconnues pour ce qu’elles font ou pourraient faire ou tout simplement parce que leur emploi est trop dur et dénué de sens. Elles font néanmoins ce qu’elles peuvent pour le trouver ce sens ! Leur jeu consiste alors à le réintroduire malgré un contexte déshumanisant ou en marge des impératifs. Si elles ne le font pas, elles joueront tristement à se borner à une obéissance fonctionnelle, même si les ordres sont ridicules. Il existe peut-être davantage de situations que nous ne l’imaginons, permettant de remplacer l’absurdité par l’enthousiasme de l’intelligence. Et pas seulement à la marge.

J’évoque ce type de jeux mais nous pouvons toutes et tous trouver ceux qui nous conviennent, dès lors que nous sommes portés, individuellement et collectivement, par le désir de vivre. Et que nous lui accordons notre confiance.

Au fond, le type de jeu auquel je songe consiste toujours à naviguer dans le courant de la vie, donc à accorder notre confiance en la nature profonde du vivant, en nous, entre nous et hors de nous.

Il repose sur notre goût et notre besoin d’écoute, de soin, d’attention, d’inventivité, de persévérance, d’entraide et d’accomplissement. Cet accomplissement ne peut véritablement exister que dans la relation. La relation à nous-mêmes et la relation à l’autre, que celui-ci soit un proche ou un cousin lointain comme par exemple un renard ou une algue. Comment pouvons-nous cohabiter ?  Quels jeux gagnerions-nous à tisser ensemble ? Comment ma liberté devient bonne pour ta liberté ? Comment nos libertés apportent plus de rires que de larmes dans nos existences ?

Ce qui nous amène ici Aquarelle sur papier, 30/40 cm, août 2026

Ne pourrions-nous trouver l’audace de soutenir la part en nous qui aspire au jeu de l’écoute et de la confidence dans un cadre qui garantit la confiance, l’absence de jugement et le respect de nos différences ? N’est-ce pas une manière de permettre à nos pluralités de pouvoir s’entendre et éventuellement révéler leur complémentarité ? Ne pouvons-nous ainsi élargir nos points de vue et notre perception des possibles ? Ne gagnerions-nous pas davantage en robustesse, satisfaction et gaieté en nous intéressant à ce qui nous travaille, ce qui nous préoccupe profondément les uns les autres ? Ne gagnons-nous pas en volupté à écouter davantage le chant du merle et celui du vent dans le chêne ?

Si on constate l’absence de merle et de chêne dans un terrain vague ou une pelouse, pourquoi ne pas lancer le jeu, avec les moyens qui nous paraîtront les plus appropriés, d’y semer des noyaux de pêches et de cerises, des glands et des marrons, des graines d’épeautre et de tournesol ? D’innombrables jeux peuvent nous sortir de la torpeur. Peut-être d’ailleurs que le principal jeu consiste à trouver ou inventer les siens, ceux qui nous rendent capables ? Se pourrait-il qu’ils participent à une culture de l’amour du vivant et d’un regain de confiance en l’avenir ? Loin de la fréquente représentation infantilisante du jeu, est-ce que jouer ensemble de cette manière ne nous permettrait pas précisément de nous responsabiliser davantage ?

Voilà une issue inattendue pour quitter l’ordre hypnotique et faussement rassurant promu par les journaux d’information en continu, et par la Droite, l’Extrême-Droite et les partis qui se prétendent de Gauche tout en affirmant qu’ils peuvent ménager la chèvre et le choux, le capitalisme et la justice par exemple. En même temps.

Mais, soulignons-le, il s’agit d’un jeu qui émancipe. 

« Dans le jeu instrumentalisé, explique JP, on se retrouve enfermé dans une règle du jeu imposée du dehors et dans laquelle il s’agit de se fondre et se dissoudre ». Au contraire du jeu qui nous intéresse. Parce qu’il est « ouverture à la contingence, au risque de la rencontre et à la suscitation d’émotions surprenantes et immaîtrisable, il soutient une expérience d’altérité. Et prépare un monde commun prometteur ». On s’y retrouve « sujet, consistant et créatif ». On y est invité à « persévérer dans son être ». On ne cesse d’y inventer pour mieux se rencontrer, soi-même et l’autre, nous les humains et nous la Terre, dans notre profonde diversité. 

« Un autre nom pour ces types d’invention est la joie » souligne Donna Haraway3.

La polka du cosmos Aquarelle sur papier, 30/40 cm, août 2026

Loin du jeu commercial qui ne vise que la profit pour les uns sur fond de perte et de manque pour les autres, l’attitude jouante qui peut nous aider repose sur « la logique surabondante du don (plus on joue plus il y a de jeu). Elle suppose un engagement de soi avec son imagination, ses émotions, son corps, sa qualité de présence, son attention et son souci, autant d’éléments qui sont la chair des relations sociales de coopération et qui donnent de la joie aux communautés humaines qui s’en trouvent augmentées ».

« Toute relation implique un jouer ensemble » que Donna appelle « compagnonnage joyeux de la coprésence ».

Le jeu qui émancipe « contribue à promouvoir les conditions d’un monde commun non méprisant pour les différentes formes de vie », restitue chacun « à ses capacités d’initiatives » et suscite des expérimentations « individuantes ».

« L’attitude ludique, nous explique JP, met au cœur l’enjeu d’une marge de manœuvre, d’une liberté à l’œuvre face au risque de fossilisation qui guette nos existences ».

Là où l’industrie du fatalisme nous fait croire à notre impuissance devant les bouleversements climatiques, la chute de la biodiversité et la montée des régimes autoritaires, l’attitude ludique nous rend à notre « fluidité imaginante » et nous permet d’explorer « d’autres manières de faire pour s’essayer à être, pour être davantage vivant et existant ».

« La condition humaine est une condition ludique. L’affirmer aujourd’hui est urgent, vitalisant, porteur d’une dimension critique, émancipatrice et éthico-politique ».

Osons être véritablement adultes : jouons ! Ne singeons pas les mâles Alphas qui, au nom de la Raison, prétendent qu’il faudrait être naïfs pour croire que tout n’est pas déjà joué. Ce n’est pas la Raison qui leur fait tenir ce discours mais le manque de courage et le fait qu’ils ont abdiqué devant cette société grippée. Le caramel hypnotique qu’elle leur donne a eu raison d’eux. Je crois au contraire qu’en nous réappropriant nos capacités désirantes dans le jeu de la vie, nous inventerons les manières de vivre en bonne intelligence avec cette Terre et sa vie autour de nous, entre nous et en nous.


*


Ciel changeant

Combien de bleus, de bruns et de blancs,

combien de lumières,

dans ce seul ciel ?


*


Que septembre nous apporte la joie émancipatrice et créatrice du jeu !

À bientôt.

Olivier 



Sources : 


1 Savoir jouer, Mettre du jeu dans une société grippée, éditions de l’atelier, 2026

Je me suis permis de jouer considérablement avec ce livre de Jean-Philippe Pierron. J’ai relié des phrases qui ne l’étaient pas, j’ai associé mon cheminement au sien. Mes citations sont donc approximatives. Les guillemets sont là pour préciser ce que je dois à ce philosophe davantage que pour garantir qu’il a bien utilisé ces mots dans cet ordre et avec ces couleurs.

2 Georges Didi-Huberman, La Fabrique des émotions disjointes. Faits d’affects 2, Paris, Les Éditions de Minuit, 2024, p.180

3 Donna Haraway, Quand les espèces se rencontrent, Éditions La découverte, 2021

L’élan du monde

Par Olivier Belot

Après avoir étudié aux Beaux-arts de Nancy, j’ai exposé en France, en Allemagne, en Pologne, au Luxembourg et aux États-Unis. Néanmoins, je crois être un artiste discret, qui comme beaucoup de plasticiens, use de l’art comme d’un objet transitionnel permettant de partager ponctuellement ce qui s’élabore longuement dans un certain retrait du monde. En complémentarité avec cette relative solitude, je développe avec d’autres personnes - souvent militantes et créatrices - des dispositifs de rencontre et de recherche collective autour des nécessaires transitions ou mutations écologiques et solidaires. Le Café Itinérant de la Transition, créé au sein de son collectif, dans le département de la Meuse en est une manifestation. Enfin, j’anime avec Béatrice Belot Le Deley le singulier Atelier des Prés qui ouvre chacun.e à l’expression créatrice. Cet atelier est situé dans le village de Pareid en Meuse. Écrivant autant que je dessine, le format de la lettre me permet de donner plus régulièrement des aperçus de mon travail. Instagram : _olivierbelot_

Instagram de l’Atelier des Prés : latelierdespres

Blog : https://olivierbelot.jimdofree.com/

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