Kessel

La merveilleuse disponibilité à la vie

Ah, l’immense plaisir de se sentir simplement disponible à la vie ! N’est-ce pas ce que nous trouvons, dans le meilleur des cas, durant nos vacances ? N’est-ce pas ce que nous cherchons ? Mais pourquoi cette aisance semble-t-elle si rarement partagée dans nos sociétés ?

L’élan du monde
7 min ⋅ 04/08/2026

D’incessantes forces obscures s’emploieraient-elles à en détruire les conditions ?

Ce matin, l’air est particulièrement frais. Sous une lumière déjà vive et douce, les milliers de végétaux avec qui nous partageons cet espace semblent s’ébattre joyeusement. Après de trop longues chaleurs implacables, la pluie torrentielle d’un orage hautement soulageant leur a redonnés leur aptitude à l’abondance. La danse de la pluie a été entendue. Notre lien profondément effiloché avec les éléments vitaux n’est pas entièrement perdu. C’est une information précieuse.

Béatrice a posé un petit pot de fleurs sur la table, dans une poterie qu’une fine mousse a progressivement recouverte. Larges feuilles, pétales roses et pistils jaune d’or tremblent un peu sous le vent. La petite installation me procure un bien surprenant.

Cette disponibilité qui m’est offerte - aux couleurs de l’aurore, à cette brise presque froide, aux bruissements océaniques qu’elle provoque, aux chants des moineaux, à la sensation de légère humidité, aux saveurs mêlées, de vacuité, de vacance, de plénitude et d’une complexité qui dépasse infiniment ma compréhension - tout cela est une merveille.

Une merveille sur laquelle il s’agit de veiller.

Une merveille que nous gagnons à entre-cultiver.

« Entre cultiver » : cultiver avec. Avec le chant du merle, le cri rauque du corbeau, le froid et le chaud sur la peau, l’eau dans le ruisseau, les galets au fond, la mousse sur les galets, la mousse sur la jolie poterie, la noblesse rieuse des altéas qui fleurissent, la paille au pied des blettes, la paille dans l’œil du prochain, l’éventuelle poutre dans le nôtre, aussi.

L’histoire récurrente de la paille, de l’énorme poutre et de notre regard.

Comme de nombreux enfants du monde chrétien, j’ai découvert cette formule pour le moins frappante, lorsque j’étais petit, au catéchisme du proche et lointain cousin palestinien Jésus - pour lequel, je le dis en passant, j’ai toujours gardé une profonde amitié malgré mon agnosticisme.

Le trio poutre-paille-œil semble venir à ma rencontre par un besoin de reconnaître mes propres aveuglement et, je crois, par la nécessité de reconnaître également - mais aussi désigner, dénoncer et analyser - les diverses fabriques de nos myopies partagées.

Passage autobiographique

Je ressens ce matin le caractère merveilleux d’être disponible à ce qui est, doublé d’une autre merveille, celle de me trouver dans un lieu chargé de beautés plurielles et d’amour. Cet état bienheureux me donne la force de revenir vers un récent passage âpre de mon existence où ces disponibilités ne m’étaient pas offertes avec tant de fluidité, où je m’en étais même retiré jusqu’à des territoires arides. L’exceptionnelle persévérance de Béatrice m’a amené à une hypothèse à mon avis d’une grande banalité dans l’histoire des humains : la paille n’était pas une paille, elle n’était pas dans l’œil du prochain, il s’agissait d’une poutre et se trouvait bien plantée dans mon œil. Ou plus probablement dans ma tête. Or, un crâne humain n’est visiblement pas fait pour contenir une poutre. Lorsque cela se produit, on comprend aisément que la perception soit, disons, douloureusement troublée. Avoir une poutre dans la tête fait mal et fait mal autour de soi. Je m’en suis d’abord affolé, et affolé encore, dans une spirale que je craignais sans fin. Jusqu’à ce qu’un mot venu des profondeurs chamaniques de mon ophtalmologue- neurologue- psychanalyste-amoureuse ne vienne soudainement ouvrir grand les portes et fenêtres jusque là closes de ma boîte crânienne.

Ah ! D’un coup, une clarté inespérée m’inonda. J’étais enfin redevenu un névrosé à peu près normal. C’était beaucoup plus agréable. Les possibles se réouvraient. Je me retrouvais disponible à la vie.


La paradoxale frustration des gagnants

Je n’irai pas plus loin dans la description de mes tourments existentiels. J’y fais allusion parce que je pense que l’état de notre monde est lié à celui de notre disponibilité. Ou plus exactement à notre indisponibilité.

Et ce qui m’apparaît ce matin, c’est l’hypothèse d’une rancœur fondatrice dans la destruction actuelle des équilibres planétaires : la rancoeur des « grands gagnants ». La rancoeur du pouvoir.

Je m’explique. Selon les règles des mondes occidentaux et de leurs colonisations incessantes, « gagner » implique de « faire perdre ».

Le premier sacrifice du gagnant porte donc sur les concurrents qu’il doit sacrifier, en les piégeant dans la prison close des dominés. Mais pour ce faire, il lui faut accomplir un autre sacrifice, plus intime : briser son empathie. Le gagnant doit se couper de sa sensibilité ou la tordre, la rendre malade, lui inculquer une dangereuse souche virale.

Ce n’est pas comme un jeu auquel on s’adonnerait par plaisir, comme le match de badminton dans lequel on peut perdre le lundi et gagner le mardi sans que cela n’ait de grande incidence. Ce n’est pas un jeu comme celui du cache-cache où on rit de découvrir la personne cachée en même temps que la personne cachée rit d’être découverte. Dans nos sociétés, nous nous devons de gagner tout le temps. Et lorsque quelqu’un gagne, quelqu’un d’autre doit perdre. C’est le mot d’ordre. C’est pourquoi tout le monde se méfie, à juste raison, lorsqu’on prétend à une stratégie gagnant-gagnant. Chacune et chacun sait pertinemment que dans notre économie le profit des uns repose nécessairement sur une perte subie chez les concurrents ou les clients.

Et jamais, évidemment, on ne reconnaît que l’existence des perdants est structurelle. Jamais on ne reconnaît que ce jeu nécessite des perdants et que tant qu’on ne sort pas du jeu, tant qu’on n’en change pas les règles, il y aura toujours des perdants. Sans perdant, le gagnant perd totalement son identité de gagnant. C’est pour cette raison que les mâles alpha blancs ont tant de mal à accepter que les femmes et les autres humains aux couleurs de peau différentes ou ayant des revenus plus faibles qu’eux, puissent être leurs égaux. Cela leur donne le sentiment de perdre leur identité. Or sans identité, c’est la panique !

« Personne ne veut jouer avec moi ! »

Mais revenons au prix du pouvoir.

Ce sacrifice originel consiste à se couper du plaisir « d’être avec », avec le plaisir de l’autre, avec les  humains, les nuages, les arbres, les oiseaux dans les arbres, la rivière, la montagne et l’océan. Gagner de cette façon coupe de la liberté riante d’aimer, d’aimer être avec. Gagner de cette façon implique qu’on prenne plaisir au déplaisir de l’autre. On se réjouit de prendre quelque chose à l’autre. Et dans le capitalisme, plus on prend à l’autre, plus on est adulé et plus on est censé se réjouir.

Quant aux perdantes et perdants, il leur reste à apprendre le fair play.

Oui, il me semble que gagner de cette façon oblige à ne pas trop aimer l’autre. On peut même penser que cela incite à ne pas l’aimer du tout, à s’éloigner de son empathie et de ce fait, ne pas aimer la vie non plus. Pas uniquement la portion congrue de l’existence qu’on appelle dans cette règle du jeu « le succès ». Mais la vie entière.

Construire sa vie autour de ce qu’on appelle ici le succès implique de quitter le goût spontané du vivant. On n’est alors plus vivant dans le vivant, vivant avec d’autres vivants mais contre d’autres vivants. Ce qui relève, me, semble-t-il, d’une forme relationnelle particulièrement perverse, qui ne peut, à la longue, que frustrer et assécher. En plus, évidemment, des effets collatéraux.

De cette frustration et cette aridité, l’autobiographie de l’Occident ne dit généralement pas grand chose. Nos sociétés préfèrent nous rabattre les oreilles avec ce refrain que chacun connaît et dont cette lettre parle régulièrement : les « gagnants », eux, se lèvent tôt. Eux, ils travaillent, ils prennent de lourdes responsabilités, ils assument leurs éventuels sacrifices familiaux, etc. 

En réalité, il n’y a pas ici de sacrifice. Non, le sacrifice ne se situe pas à cet endroit. Souvent, au contraire, c’est avec énergie que le « gagnant » va confier ses enfants à des subalternes. Comme il leur confiera volontiers toutes sortes d’aspects de sa vie, du ménage à tout ce qu’il estime ennuyant.

On l’a vu, le véritable sacrifice est ailleurs, il consiste à parvenir à faire perdre, donc à faire éprouver de la douleur, sans la ressentir. Il consiste même à en retirer du plaisir.

C’est la différence avec celles et ceux qui doivent quitter leurs enfants pour leur gagne-pain. Ou qui doivent quitter leurs conjoints, leur famille, leurs amis, leur pays, leur culture, leur langue pour tenter de trouver ailleurs une vie moins éprouvante.

Dans ce qui nous tient lieu de règles du jeu, il faut, pour être gagnant, corrompre sa sensibilité, abandonner le goût de vivre, pour lui substituer celui de dominer.

Se réjouir de faire perdre oblige à ne jamais jouer véritablement avec les autres. On joue nécessairement contre. Contre le voisin, la voisine, contre la planète et contre la vie. De ce fait, les seuls humains qui ont encore envie de jouer avec eux sont ceux qui aspirent à devenir comme eux. Donc des concurrents.

Or tout le monde a envie de jouer avec, tout le monde a besoin d’être avec.


L’amertume de la sécession 

Dans ce qui nous tient lieu de paradigme, réussir signifie gagner et gagner ne peut se faire que contre l’autre, en faisant sécession, en excluant l’autre. Il existe d’autres façons de gagner et de réussir mais ce ne sont pas celles-ci qui sont privilégiées. Les 1 % font sécession avec les 99 restants et, comme le rappelait notre cousin Baptiste Morizot1, l’espèce humaine elle-même fait sécession avec les autres espèces.

Bien-entendu les gagnants peuvent jouer entre eux, mais il leur manque quelque chose. Leurs jeux ne peuvent être que surfaits, il leur manque cette part de vie essentielle qu’est l’amour, l’empathie, la sensibilité vers l’autre, la résonance sur laquelle Hartmut2, un autre sympathique cousin, avait attiré notre attention. De la même manière qu’il manque souvent à ceux qui se sont nommés « les civilisés » le lien avec ce que cette civilisation a appelé « la nature ».

Ce manque, cet énorme sacrifice , les gagnants le font payer. Ils se vengent du fait qu’ils n’ont plus accès à leur propre vulnérabilité, celle qui permet d’être sensible, de connaître l’empathie, toutes sortes d’émotion et de sentiments, celle qui permet de vivre avec, de résonner, de tisser des liens chauds, sucrés et parfumés. Ils se vengent de ne plus avoir accès à cette connaissance-amour de la vie. Ils se vengent en empêchant les perdants d’y avoir accès.

D’où le vol de l’attention, d’où l’imposition de conditions qui forcent les gens à ne plus avoir le temps. Ne plus avoir le temps d’être disponible à sa vie, à l’autre en soi et hors de soi, au monde, à la vie. D’où l’obsession maladive à résister à la diminution du temps de travail qui semble pourtant une solution évidente pour le partager et pour lutter contre le chômage, d’où l’acharnement à détruire le service public, notamment quand il relève du soin, social, médical, culturel, éducatif et écologique, d’où la loi Duplomb, d’où le détricotage du droit, accusé d’être trop compliqué au moment même où les multinationales déploient les stratégies mafieuses les plus complexes pour contourner la protection des employés, de la santé humaine et de la santé environnementale, d’où les menaces du Macronisme contre la Ligue des Droits de l’Homme, d’où la détestation de l’ONU par M. Trump et M. Nétanyahou, d’où les portes grandes ouvertes aux écrans et à l’IA qui captent et captent encore notre attention, altèrent nos facultés et réduisent notre temps de vie disponible, d’où les pulsions guerrières et génocidaires, la destruction des écosystèmes, des lieux de vie et de leur beauté, celle qui donne envie de se réjouir de simplement être là.

Voilà où je voulais en venir.

C’est mon hypothèse : les 1 % et ceux qui aimeraient faire partie de leur caste sont de terribles frustrés. Ils ne savent plus être là, simplement disponibles à ce qui se présente, à soi, à l’autre, au monde, à la vie. Ce sont des personnes handicapées, amputées du cœur-esprit. Leur immense frustration, dévorant littéralement leur être, les pousse à se venger sur les perdants qu’ils voient comme « se levant tard » ce qui signifie - chacun le comprend - « profitent de la vie ». Parce que le fond de l’affaire est là : à courir après le profit on ne profite plus de la vie. Et voir que celles et ceux qui sont censés être inférieurs y parviennent les rend un peu fous. Ou carrément fous de rage.

Ce n’est pas une anecdote si le pays le plus puissant du monde s’est donné à plusieurs reprises pour chef d’État un enragé, dangereusement infantile, au point de prendre le risque de provoquer un conflit mondial et une déflagration économique planétaire doublée d’une accélération des destructions écologiques, par pure frustration de ne pas être reconnu au point où il le souhaiterait : comme le boss absolu.

Les gagnants accusent les autres d’être des perdants, dont ils ont pourtant besoin pour maintenir leur standing et leur identité. Le pouvoir accuse les exclus d’être des « profiteurs », ce qui ne manque pas de saveur au regard de l’addiction revendiquée des gagnants au profit.

Je crois qu’ils se vengent en s’acharnant à détruire les conditions affectives, intellectuelles, spirituelles et physiques de la disponibilité à ce qui est.

Le caractère évidemment inconscient de ce processus le rend d’autant plus performant.

Incarner un autre modèle, réjouissant, soutenable, adapté au réel et désirable 

Mais nous sommes robustes, résistants, astucieux et créatifs !

Nous pouvons démontrer combien le modèle et l’idéal qu’on nous vend avec ce type de « gagnant » est misérable. 

Nous qui avons la chance de mettre un peu de distance avec les règles non-dites, nous qui pouvons cultiver une autre forme de gain et de succès en jouant avec, en gagnant avec et en perdant avec, nous qui nous exerçons à être simplement présents - à la beauté de cette terre, à la beauté de la vie, aux difficultés aussi - nous offrons un autre modèle autrement désirable. Une autre perspective et d’autres expériences que nous pouvons valoriser.

Ainsi, nous développons une autre approche de la vie. Ainsi, nous pouvons tenter, autant que possible, de profiter de la vie. En y étant disponible.

Ce gain, ce profit là, cette disponibilité touche à la fois le plaisir, le bonheur, la réjouissance, la connaissance, la résonance, la croissance de l’être, le bourgeonnement des possibles reliés et la capacité à résister contre l’adversité, à déjouer les plans de déshumanisation et leur extinction du vivant.

Être heureux d’être avec est une puissance, avec les émotions qui nous traversent, avec nos zones d’ombres et de lumières, avec les autres humains ou autres qu’humains, avec le monde, avec la vie.

Entraidons-nous et entraînons-nous à la cultiver.

Militons pour la disponibilité à la vie !


Et pour nous rafraîchir de cet été aux chaleurs épuisantes et inquiétantes, voici un petit poème du soir.


*


Respirer l’air frais

quand vient la nuit

Ah, cette légère brise !


*



Titre des aquarelles par ordre d’apparition :

Unissons-nous, Aquarelle sur papier, 29,7/42 cm, détail, Juillet 2026

Faisons nuées !, Aquarelle sur papier, 29,7/42 cm, détail, Août 2026

Alhawaa aya awah ! Ouhhh ! Aquarelle sur papier, 29,7/42 cm, détail, Août 2026

Sources 

1 À ma connaissance, c’est Baptiste Morizot qui a le plus contribué à l’idée que l’être humain a décidé de faire sécession et, comme il le dit, tenir les dix millions d'autres espèces animales, dix millions de manières d'être vivant, pour quantité négligeable. Baptiste Morizot, Manières d'être vivant, Actes Sud

2 Hartmut Rosa, Résonance, Une sociologie de la relation au monde, Éd. La découverte 

L’élan du monde

Par Olivier Belot

Après avoir étudié aux Beaux-arts de Nancy, j’ai exposé en France, en Allemagne, en Pologne, au Luxembourg et aux États-Unis. Néanmoins, je crois être un artiste discret, qui comme beaucoup de plasticiens, use de l’art comme d’un objet transitionnel permettant de partager ponctuellement ce qui s’élabore longuement dans un certain retrait du monde. En complémentarité avec cette relative solitude, je développe avec d’autres personnes - souvent militantes et créatrices - des dispositifs de rencontre et de recherche collective autour des nécessaires transitions ou mutations écologiques et solidaires. Le Café Itinérant de la Transition, créé au sein de son collectif, dans le département de la Meuse en est une manifestation. Enfin, j’anime avec Béatrice Belot Le Deley le singulier Atelier des Prés qui ouvre chacun.e à l’expression créatrice. Cet atelier est situé dans le village de Pareid en Meuse. Écrivant autant que je dessine, le format de la lettre me permet de donner plus régulièrement des aperçus de mon travail. Instagram : _olivierbelot_

Instagram de l’Atelier des Prés : latelierdespres

Blog : https://olivierbelot.jimdofree.com/

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