Lorsque la tristesse, la fatigue, voire l’abattement s’associent à un manque de sens et une perte d’espérance largement entretenus par un système politique à bout de souffle, le fatalisme gagne et laisse indemnes les causes de la souffrance.
Identifier ces causes peut changer la donne. Mais, ce faisant, n’avons-nous pas besoin aussi de réaccorder de la place à tout ce qui peut favoriser le bonheur ?
De la même façon qu’il n’y a pas d’un côté la lutte pour la justice sociale et d’un autre le combat écologique, d’un côté le travail sur soi et d’un autre le travail sur nous, je ne crois pas qu’on trouve d’un côté le bonheur (individuel ou collectif) et d’un autre l’engagement pour un monde souriant.
Avant même l’idée de monde soutenable, c’est cette formule de monde souriant qui me vient à l’esprit, un monde qui donne envie de sourire. D’un vrai sourire ouvert ; parce qu’il existe, on le sait toutes et tous, des sourires un peu tordus par une forme d’aigreur, des sourires qui nécessitent le malheur des autres, qui ont besoin d’un perdant pour qu’un gagnant se réjouisse, d’un obéissant pour qu’un donneur d’ordre jouisse. Ou des sourires de vengeance. Je crois que ces sourires sont toujours fermés.
Un sourire sans défense nous transporte dans un tout autre monde. Et c’est un tout autre monde celui qui stimule ce type de sourire ouvert.
Whoohoue ! Aquarelle sur papier, 29,7/42 cm, septembre 2026
D’où l’importance de veiller à la culture de la joie dans l’engagement.
Ne le sent-on pas, quand on s’engage, que cet engagement est en lui-même source de joie ?
Je me demande même si le degré de joie pourrait devenir, accessoirement, un moyen de vérifier la justesse de notre action. C’est une idée assez présente dans certaines cultures, notamment dans le taoïsme, où la grande invitation consiste à suivre le courant de la vie, alors que les cultures chrétiennes et peut-être toutes les cultures monothéistes me donnent le sentiment d’avoir beaucoup insisté sur notre propension à aller vers les plaisirs faciles et, de ce fait, sur notre besoin supposé de leçons de morale, avec bâtons et carottes, promesses d’enfer et de paradis. Ces cultures ayant colonisé le monde dans une très large proportion, le plaisir est devenu pour le moins suspect, si ce n’est carrément condamnable et l’envie a pris le parfum du péché. Il me semble que ce conditionnement pousse les peuples et les individus vers une attitude existentielle dans laquelle il devient plus sécurisant d’accepter labeur et douleur que se risquer au bonheur, toujours douteux.
Mais, me direz-vous, la force de vie n’affirme-t-elle pas le contraire ? Les peuples du monde n’ont-ils pas développé un ensemble de cultures de la joie ? L’humain n’est-il pas toujours au moins un peu rebelle devant tous les catéchismes qui lui demandent de se couper des désirs et des plaisirs qu’il sent fleurir naturellement en lui ?
Non seulement les plaisirs naturels comme celui de prendre le soleil, de s’activer ou ne rien faire, de réaliser un projet qui nous réjouit au fur et à mesure malgré les difficultés, de sentir la vie dans son corps et dans la rencontre des corps, mais aussi dans ces inventions que sont les carnavals, les repas conviviaux, le rituel de l’apéritif, la musique, la danse… ces dernières ne témoignent-elles pas d’un goût affirmé pour la joie partagée ? Ne les vivons-nous pas, lorsque nous souffrons, comme autant d’insurrections renouvelées contre ce que nous vivons comme une fatalité, que ce soit le fait d’être mal traité dans son travail ou celui de voir le monde basculer vers le désastre ?
Je crois que c’est vrai. Mais précisément, cette culture de la joie reste la plupart du temps cantonnée dans une opposition avec une culture qui nous invite à endurer la douleur, quelque soit l’objectif, juste ou injuste, censé ou insensé - de cette endurance.
Or selon les règles du jeu de cette compétition organisée, la joie est régulièrement perdante : nous sommes habitués à mesurer la valeur d’une personne davantage selon ses réussites - supposées liées à ses mérites, son endurance et ses efforts - qu’au bonheur qu’on ressent en sa présence.
La plupart du temps, nous opposons joie et effort, ce qui n’est pas complètement idiot, mais pas suffisant, tant l’effort lui-aussi peut procurer d’intenses plaisirs. Et même de véritables joies.
La notion d’effort joyeux, d’efforts nourris par la joie et nourrissant la joie, reste assez peu présente dans nos éducations et nos cultures.
Précisément dans ce qui nous tient lieu de culture, j’ai le sentiment que vivre heureux reste moralement plus périlleux que faire preuve de douloureux efforts. D’une certaine façon tout un pan de notre société ne fait que tolérer le bonheur.
C’est d’ailleurs en prétendant être habitués à fournir quotidiennement des efforts presque surhumains - en tout cas largement supérieurs à ceux fournis par les anonymes condamnés à le rester - que les dominants justifient la quantité de plaisirs auxquels ils ont accès. À les entendre, on jurerait qu’ils s’activent de toute leur volonté, de l’aube à l’aube, et davantage encore, par on ne sait quel prodige. C’est ainsi, la plupart du temps, qu’ils parviennent à se sortir du guêpier dans lequel ils ont l’art de se mettre.
Et lorsque nous, simples mortels, accédons à certains plaisirs, il nous arrive de nous sentir obligés de les justifier en mentionnant les épreuves par lesquelles nous passons pour nous les offrir.
Tout cela est assez étrange parce que si le capitalisme a besoin de « masses laborieuses », comme on le disait autrefois, il a aussi besoin de fabriquer toujours plus de plaisirs faciles, destinés à la grande consommation. Les masses laborieuses doivent aussi se muer en masses consommatrices de plaisirs divers. Nous sommes donc cordialement invités à mener des existences au service du grand labeur ; mais pour que ce labeur fasse tourner l’économie, il nous faut également consommer toujours plus de « biens » censés nous procurer de merveilleux plaisirs - la publicité nous le rappelle constamment.
Voilà l’imbroglio dans lequel l’idéologie dominante nous repousse sans cesse. Courir toujours plus vite - plus vite qu’hier, plus vite que le voisin, plus vite que la concurrence - pour pouvoir gagner une carotte de plus - une carotte de plus qu’hier, que la voisine, que la concurrente - tout en sachant au fond que ce jeu est évidemment destructeur de toutes les écologies « environnementales », sociales et individuelles. Nous savons que ce n’est pas ainsi que nous devrions faire, que l’intelligence ne se trouve pas là, que nous n’y trouverons pas le sourire, mais gagner une carotte de plus que le voisin ou la voisine reste suffisamment excitant pour ne pas faire le pas de côté, ne pas bifurquer, ne pas faire grève, ne pas saboter de l’intérieur ce système délétère ou ne pas en élaborer un autre, plus sain et réjouissant. Cette confusion engendre un état dépressif généralisé. D’autant plus que ce système, exigeant de nous qu’on l’entretienne, requiert notre consentement.
Consentement qui nous mine de l’intérieur.
Le bonheur n’est pas là. Le sourire ne viendra pas en obéissant à ces règles.
Je crois qu’il viendra, et qu’il vient déjà, par l’engagement. Un engagement non du côté de la carotte et du bâton, non du côté de la très sainte trinité « exploite, consomme, rivalise », non du côté de l’obéissance à ce dogme, mais du côté de la vie.
La vie qui est relation et goût pour être avec.
Légèreté partagée. Aquarelle sur papier, 30/40cm, septembre 2026
La joie n’est-elle pas toujours avec ?
Le sourire ne vient-il pas toujours avec ?
Accueillir un sourire qu’on nous adresse ne nous oblige-t-il pas à la joie de répondre par un autre sourire ?
Serait-ce possible de recevoir pleinement un sourire sans le rendre ?
Un jour où j’étais tout à mes pensées, j’ai croisé le regard d’une personne qui m’a sourit. J’ai vu ce sourire mais j’étais occupé par des émotions et des questions trop envahissantes pour le reconnaître et me laisser toucher. Je ne connaissais pas cette personne. Surpris par ce sourire inattendu, le contraste avec mon état intérieur me saisit. J’ai immédiatement regretté de n’avoir pas pu répondre au cadeau qui venait de m’être offert. Je l’ai regretté pour moi-même et pour cette personne inconnue à qui je n’ai donné que mon incapacité - et qui l’a éventuellement vécue comme de l’indifférence ou du mépris. D’où la question à laquelle cette amère expérience m’avait amené : est-ce possible de recevoir un sourire spontané autrement qu’en y répondant par un sourire aussi spontané ?
Peut-on bénéficier de l’engagement de l’autre sans s’engager tout autant ? Notre engagement les unes et les uns avec les autres, humains et autres vivants n’est-il pas nécessaire à notre joie ? Et la place que nous accordons à la joie ne renforce-t-elle pas notre engagement ?
Dehors, dans le vivant. Aquarelle sur papier, 30/40 cm, septembre 2026
Nous avons besoin d’une culture du lien qui fortifie nos capacités à être avec.
Avec, c’est-à-dire, dans un rapport réjouissant - une tant soit peu harmonieux - avec l’autre. Que cet autre soit un humain ou une grenouille, une forêt ou une musique, une humanité présente ou à venir.
Nous avons besoin de cette culture-là parce que c’est la joie, le désir et le plaisir qui nous donnent les moyens de nous engager.
La joie nous rend capables.
Elle nous permet d’abord de nous impliquer : « ah, cet état de choses que je croyais inéluctables peut en réalité évoluer… Tiens… Et si je mettais mon grain de sel dans cette potentielle métamorphose ? »
Elle permet donc une modification intérieure qui génère un changement relationnel - à moins que ce soit l’inverse - en acceptant de rencontrer d’autres personnes qui ne se détournent pas de l’espérance et avec qui nous partagerons l’enthousiasme d’une grande ou petite aventure où on tisse des liens, tels que nous sommes, avec nos particularités, nos qualités, nos limites et toute la richesse de notre singularité.
Est-ce que s’engager dans les aventures du lien n’est pas nécessairement s’engager à donner place à la joie ?
Enfin, cet engagement n’est-il pas à la fois geste culturel, existentiel, spirituel et militant ?
*
Terminant cette lettre, je ne trouvais pas de poème récent qui puisse l’accompagner. J’ai donc ouvert un de mes carnets. Ces mots viennent du printemps et, même si nous entrons dans l’automne, ils m’ont semblé convenir. Je les partage avec vous, comme un sourire.
Feuilles de tilleuls
De mon visage à tout là-haut
combien êtes-vous
à vous ouvrir ainsi
toutes
à la vie ?
*
Oh, feuilles de tilleul
où étiez-vous avant
le printemps ?
*
Que ce mois d’octobre nous ouvre l’espace engageant du bonheur !
À bientôt
Olivier
